Rémy Bourdillon Journaliste indépendant
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Alors que la troisième session du comité des Nations unies sur la pollution plastique a lieu à Nairobi, une autre facette de cette pollution est souvent passée sous silence : celle endurée par les personnes qui vivent près des usines pétrochimiques et qui peinent à faire valoir leurs droits. Illustration à Taïwan, le pays du géant Formosa Plastics.

Dans un hameau de la municipalité de Taisi, sur la côte ouest de Taïwan, Robin Hwang pointe des habitations du doigt. « Ici, un cancer. Là, un cancer. Là-bas, deux autres cancers. » Nous sommes au pied de la maison de ses parents, aujourd’hui vide : sa mère a succombé à un cancer du foie, et son père à un cancer du poumon.

Ce professeur d’une faculté d’éducation à Changhua, à une heure de route, n’a aucun doute sur la cause de ce fléau. « Quand le vent du nord souffle, on peut sentir l’odeur de l’usine. »

« L’usine », c’est un euphémisme pour parler du gigantesque complexe pétrochimique de Mailiao, à quelques kilomètres de là. Propriété de Formosa Plastics, cinquième plus grand producteur de produits chimiques au monde, il a été construit dans les années 1990 en gagnant 2000 hectares de terre sur la mer. Ce sont en fait 56 usines qui s’y trouvent, dont une raffinerie de pétrole, une centrale au charbon et un vapocraqueur de naphta qui produit de l’éthylène, ingrédient de base du plastique.

Notons que la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) possédait fin 2022 une petite participation dans le conglomérat Formosa Plastics, à hauteur de 51,8 millions $, « principalement détenu via des gestionnaires externes » et qui a depuis évolué à la baisse, selon la directrice des relations média de la CDPQ Kate Monfette.

Le lien entre les émanations des 400 cheminées de Formosa Plastics (nitrogène, oxydes de soufre, particules fines, métaux lourds…) et les cancers est tout sauf farfelu : une étude menée sur plus de 2000 personnes par l’ancien doyen du Collège de santé publique de l’Université nationale de Taïwan, Chan Chang-Chuan, a montré que l’incidence du cancer avait été multipliée par 3, passant de 1,53 pour 1000 personnes à 4,44, après dix années d’opération du complexe, dans un rayon de dix kilomètres.

Sachant cela, un groupe de 75 personnes, victimes de cancer ou parentes de victimes, a lancé une poursuite judiciaire contre Formosa Plastics en 2015.

Huit ans plus tard, le cas n’est toujours pas réglé et montre bien la difficulté pour David d’ébranler Goliath. « C’est tellement compliqué », se désole Robin Hwang qui fait partie des plaignants. « Même le juge ne connaissait rien des questions de pollution avant de se pencher sur ce cas. Il nous demande des preuves claires que nous n’avons pas. » En effet, comment être sûr que ce ne sont pas les pesticides, une autre industrie ou encore les habitudes de vie qui sont responsables? « Nous le poussons à plutôt réfléchir en termes de probabilité de tomber malade lorsqu’on vit dans un environnement de plus en plus pollué », répond Hwang.

Un peu partout à Taisi, c’est le même refrain : on dit savoir, sans pouvoir prouver. « Les émissions les plus odorantes ont lieu la nuit, pour ne pas qu’on s’en rende compte, mais moi je les sens », assure Lin Li-Jin, une fermière qui étend ses arachides au soleil pour les faire sécher, et qui se plaint des mauvaises récoltes depuis que l’usine est là. Sur la côte, les pêcheurs déplorent la disparition des poissons et les éleveurs de palourdes disent que leur croissance a fortement ralenti.

Des retombées qui incitent au silence

« Les élus locaux étaient autrefois opposés à la pollution, maintenant je pense que leur approche, c’est de vivre avec, avance le professeur Chan. Au niveau national, peu importe le parti au pouvoir, la croissance économique est la priorité. »

Le long des routes de Taisi foisonnent les maisons abandonnées : ce n’est pas pour rien que le comté de Yunlin, où l’exode rural est important, a bien voulu d’un complexe pétrochimique que des coins plus riches de l’île ont refusé. La philanthropie de Formosa Plastics, qui a lancé un hôpital à Mailiao et fournit des lunchs gratuits dans les écoles primaires, aide aussi à « fermer les bouches », comme dit Robin Hwang.

Les différentes taxes payées par la compagnie représentent 60 % du budget provisionnel de Mailiao, que nous montre la conseillère municipale Wu Ming-Yi, propriétaire d’une librairie indépendante au centre-ville. Ce à quoi il faut ajouter les retombées directes en salaires et en contrats.

« Au conseil municipal, nous sommes dix, et les neuf autres membres sont des sous-traitants de Formosa Plastics », déclare-t-elle. Peinture, camionnage, détection de fuites… en donnant des contrats à des entrepreneurs locaux qui s’engagent ensuite en politique, le géant du plastique s’assure de précieux relais dans la communauté. « Ces élus s’adressent à la population dans un langage qu’elle comprend, par le biais des médias locaux ou des réseaux sociaux, et diffusent les messages de l’industrie. Ils sont davantage écoutés que des scientifiques ou des ONG environnementales de Taipei », explique un natif de Mailiao, Lin Hung-Yang, qui a consacré sa maîtrise en géographie à l’étude de la (faible) mobilisation citoyenne contre la pollution atmosphérique.

Formosa Plastics verse aussi 600 dollars taïwanais (NTD) par mois, soit 26 $ CAN, à tous les habitants de Mailiao, alors que ceux de Taisi, qui disent recevoir plus de pollution du fait des vents dominants, n’ont droit qu’à 100 NTD par mois, plus une subvention pour l’électricité de 280 NTD par foyer.

Surtout originaires de cette deuxième localité, celles et ceux qui attaquent Formosa en justice prêtent le flanc à la rumeur selon laquelle ils chercheraient à profiter des largesses d’une compagnie milliardaire. « Peut-être que certains dans notre groupe font ça pour l’argent », admet Robin Hwang. « Mais moi, je veux que la responsabilité de l’entreprise soit reconnue, et qu’elle cesse sa pollution! »

De l’espoir qui vient des États-Unis

Formosa Plastics n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue, envoyées tant à la compagnie mère de Taïwan qu’à sa branche états-unienne pour connaître sa réponse à ces accusations. De manière générale, l’entreprise assure dans ses communications respecter les normes nationales d’émission et faire de nombreux investissements pour réduire sa pollution.

« Chaque fois que Formosa Plastics prétend améliorer ses pratiques, je dis : oui, mais on doit vous trainer en cour pour que vous le fassiez », ironise Diane Wilson de l’autre côté de la planète, à Point Comfort au Texas. Cette pêcheuse âgée de 75 ans s’est battue pendant plus de 30 ans contre le producteur taïwanais chez elle. La pollution y était beaucoup plus visible : l’usine locale déversait une quantité hallucinante de granulés de plastique dans le golfe du Mexique.

Aidée d’autres citoyen·nes, Diane Wilson estime avoir ramassé 68 milliards de ces granulés en trois ans, éparpillés sur la côte. Ces preuves patiemment collectées lui ont permis de gagner une poursuite historique en 2021 : Formosa Plastics a accepté de verser 50 millions $ US dans un fonds utilisé pour diverses causes environnementales, et de nettoyer ses dégâts.

« Chaque fois que Formosa Plastics prétend améliorer ses pratiques, je dis : oui, mais on doit vous trainer en cour pour que vous le fassiez. »

Diane Wilson, pêcheuse de Point Comfort, Texas

Ce qui n’est d’ailleurs pas tout à fait réglé, selon Diane Wilson. « Depuis juin 2021, ils en sont à 520 violations, et ils ont payé presque 13 millions $ d’amendes… » Apparemment, il est difficile de trouver la source du problème, dans cette immense usine de 3000 employé·es.

La mobilisation citoyenne a infligé un autre revers à Formosa Plastics l’an dernier aux États-Unis : une cour de Louisiane a bloqué la construction de son énorme projet d’usine de plastique de 9 milliards $ US. D’après la juge, la compagnie a mal évalué les impacts de la pollution atmosphérique dans cette région surnommée « l’allée du cancer », qui héberge plusieurs usines pétrochimiques et raffineries et où la population noire souffre d’un taux important de cancers – ce qui fait dire à certain·es militant·es que c’est un cas flagrant de « racisme environnemental ».

Un peu de baume au cœur pour celles et ceux qui se battent contre cette pollution, à Taïwan ou ailleurs. Mais pas trop quand même : on prévoit que la production mondiale de plastique triplera d’ici 2060, ce qui signifie que de nouvelles usines verront le jour à plusieurs endroits sur la planète.

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