Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
Partager

Le ministre des Finances Éric Girard a présenté sa mise à jour économique comme étant porteuse de « gestes ciblés qui répondent aux priorités des Québécois ». Une vision des choses fortement contestée par les groupes communautaires qui aident les personnes visées par les mesures.

Les attentes du milieu communautaire pour la mise à jour économique déposée mardi à l’Assemblée nationale étaient grandes. « Autant le premier ministre Legault que [le ministre responsable des Services sociaux] Lionel Carmant avaient répété que la mise à jour aurait de nouvelles mesures ciblées pour les gens en situation vulnérable. Finalement, il n’y a rien de nouveau là-dedans », déplore Serge Petitclerc, coordonnateur du Collectif pour un Québec sans pauvreté.

S’il est normal de retrouver plusieurs dépenses déjà annoncées dans une mise à jour économique, le gouvernement en profite généralement pour ajouter de nouveaux éléments qui seront déployés dans le reste de l’année en cours.

Cette fois-ci, la grande majorité des 4,6 milliards $ présentés comme « des investissements additionnels pour répondre aux priorités des Québécois » avaient déjà été annoncés.

« Et le peu de nouveau est grandement en dessous de ce qui était attendu », remarque Catherine Marcoux, organisatrice communautaire du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM).

Pas de garantie pour le logement social

Une des plus grandes nouvelles dépenses prévues par la mise à jour concerne le logement. On y confirme que le gouvernement investira 1,8 milliard $ supplémentaire dans les cinq prochaines années pour la construction de logement social et abordable, dont 900 millions $ provenant d’une entente avec le gouvernement fédéral. Ces sommes viennent s’ajouter au milliard promis lors du dernier budget.

« Le peu de nouveau est grandement en dessous de ce qui était attendu ».

Catherine Marcoux

Au total, tout cela devrait permettre de démarrer la construction de 8000 logements sociaux et abordables d’ici cinq ans.

La mise à jour ne permet toutefois pas de savoir quelle part du logement ainsi financé sera du logement social, hors du marché privé, et quelle part sera du logement dit « abordable ». Pourtant, le gouvernement s’était engagé par motion à consacrer l’ensemble de l’argent provenant du fédéral au logement social, rappelle Véronique Laflamme, porte-parole du Front populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).

« On passe d’une promesse de 1500 logements à 8000. C’est déjà ça, mais ça reste nettement insuffisant pour les dizaines de milliers de personnes en attente d’un logement social », remarque-t-elle.

De plus, ces investissements seront principalement gérés par le Programme d’habitation abordable du Québec (PHAQ) et par des fonds fiscalisés : ceux-ci sont pensés pour favoriser les projets « abordables » émanant du secteur privé et sont loin d’être adaptés à la réalité des organismes qui proposent et gèrent des projets de logements sociaux, remarque Véronique Laflamme.

« Le PHAQ était supposé faire avancer les choses plus vite, mais deux ans après son instauration il n’a presque rien accompli », souligne aussi Véronique Laflamme.

Le gouvernement bonifie aussi l’aide au loyer de 107 millions $ sur cinq ans. De ce montant, 50 millions $ permettent d’ajouter 4000 unités au Programme de supplément au loyer. Le reste permettra l’ajustement des prestations du programme Allocation-logement pour les prestataires dont le revenu augmente légèrement au-dessus des seuils maximaux. Par exemple, une personne seule de plus de 50 ans gagnant 21 500 $ par année et qui recevait une aide de 80 $ pour son loyer perdait celle-ci dès que son revenu augmentait d’un sous supplémentaire. Avec le retrait progressif, sa prestation diminuera plutôt progressivement jusqu’à ce qu’elle atteigne zéro.

Un peu d’argent pour la faim et l’itinérance

Parmi les nouveaux logements annoncés, 500 seront dédiés aux besoins des personnes itinérantes, précise le ministère.

« C’est bien de construire des logements, mais il n’y a rien pour soutenir les gens et payer des intervenant·es pour les accompagner» , remarque Catherine Marcoux du RAPSIM. « Et 500 unités sur cinq ans, quand on sait que seulement pour Montréal, il y a 23 000 personnes qui attendent pour une place dans un HLM, c’est très peu. »

En fait, remarque-t-elle, des 123,7 millions $ sur cinq ans consacrés à l’itinérance, presque rien ne va à la prévention. La majorité de l’argent est destinée ainsi à construire des abris d’urgence (103,5 millions $).

« On est loin de ce que ça prendrait pour faire une vraie différence ».

Serge Petitclerc

La seule mesure de prévention est pour la réinsertion sociale (15,2 millions $) et sert à payer des agents dans les centres correctionnels, qui aident les détenu·es à se loger à leur sortie. « Sauf que leur travail consiste à aider les gens à trouver des logements qui n’existent pas ou des places en refuge qui n’existent pas non plus », souligne-t-elle.

Le gouvernement annonce également un montant unique de 20,8 millions $ pour cette année seulement, destiné à aider les organismes d’aide alimentaire.

« C’est très peu », souligne Catherine Marcoux. « Et cette subvention est un montant unique, il n’y a rien pour les prochaines années », remarque-t-elle.

Elle souligne que les banques alimentaires du Québec à elles seules demandaient 18 millions $ de plus pour joindre les deux bouts. Le nouveau montant étant partagé avec plusieurs organismes, elles obtiendront finalement 10 millions $ pour les aider à passer à travers l’année. 

Près d’un milliard $ pour les entreprises

Le gouvernement ajoute aussi à ses dépenses 995 millions $ pour soutenir les investissements des entreprises. Essentiellement, ces sommes proviennent de la prolongation et de la bonification du crédit d’impôt à l’investissement et à l’innovation (C3I) et du crédit d’impôt pour les grands projets (d’entre 100 millions $ et un milliard $). Ces deux crédits permettent aux entreprises de déduire d’impôts entre 10 % et 25 % des sommes investies dans leurs projets d’innovation.

« Au final, les actions de ce gouvernement ne réduisent pas les inégalités, elles les augmentent ».

Serge Petitclerc

Le reste des 4,6 milliards $ annoncés dans la mise à jour économique serviront à aider les Villes à s’adapter aux changements climatiques (961 millions $ sur cinq ans), ainsi qu’à former des travailleur·euses de la construction (261 millions $ sur deux ans) et de la santé et des services sociaux (67,8 millions $ cette année).

Une indexation déjà prévue à la loi

Le ministre des Finances Éric Girard a aussi mis de l’avant dans sa mise à jour que le gouvernement indexera de 5,08 % les seuils d’imposition et les prestations d’aide sociale, dès le premier janvier 2024.

Cette mesure est présentée comme une bonification de deux milliards $, mais ces indexations sont en fait prévues à la loi, rappelle le coordonnateur du Collectif pour un Québec sans pauvreté, Serge Petitclerc. « Les présenter comme une mesure d’aide relève du sophisme, c’est presque un mensonge. En plus, ça ne bonifie pas les prestations, ça ne fait que maintenir leur valeur », remarque-t-il.

Ainsi, une personne assistée sociale vivant seule aura droit à 37 $ supplémentaire par mois et le crédit d’impôt pour solidarité sera bonifié de 5 $ par mois pour les personnes y ayant droit. « On est loin de ce que ça prendrait pour faire une vraie différence », souligne Serge Petitclerc.

Le ministère des Finances rappelle que l’indexation, associée aux baisses d’impôts annoncées au printemps dernier, « auront un effet combiné important ». Le gain en revenu disponible s’élèvera jusqu’à 1476 $ pour une personne seule gagnant plus de 150 000 $, mais à seulement 165 $ pour une personne en gagnant 20 000 $, remarque Serge Petitclerc. Selon lui, la prétention du gouvernement de faire des mesures ciblées pour ceux et celles qui en ont le plus besoin ne cadre donc pas avec la réalité.

« Au final, les actions de ce gouvernement ne réduisent pas les inégalités, elles les augmentent », déplore-t-il.

Récents articles

Voir tous