Le sionisme au temps du wokisme

Francis Dupuis-Déri Chroniqueur · Pivot
Partager

Le sionisme au temps du wokisme

Sur les campus aux États-Unis, la liberté d’expression semble soudainement moins importante.

À en croire les polémistes réactionnaires des groupes médiatiques comme Québecor ici ou CNews en France, les universités aux États-Unis sont contrôlées par les « islamo-gauchistes » et autres « wokes ». Selon Eric Zemmour, « des indigénistes, des féministes racisées, des luttes intersectionnelles gangrènent nos facs [universités] après avoir pourri les plus grandes universités américaines ». L’immigrant à Paris Mathieu Bock-Côté croit aussi que tout « ça vient des universités » des États-Unis. Même Fox News ne dit pas autre chose.

Or, les crises révèlent les forces les plus influentes d’une société. Aux États-Unis ces jours-ci, des menaces ciblent des universitaires parce qu’ils appuient Israël ou parce qu’ils sont juifs, l’antisionisme se confondant parfois avec l’antisémitisme (comme l’anti-islamisme avec l’islamophobie et l’arabophobie). Un étudiant de l’Université Cornell a ainsi averti qu’il allait « venir avec un fusil d’assaut pour tirer sur tous les porcs juifs ». La police l’a arrêté.

Mais la crise met aussi en lumière les forces attaquant les universitaires appuyant la Palestine, comme le rapportent depuis quelques jours plusieurs reportages parus dans différents médias, y compris le très progressiste Jewish Current. Ce n’est pas nouveau, cela dit, ni au Canada d’ailleurs.

Professeurs pris pour cible

Il y a quelques années, l’Université d’Illinois avait limogé le professeur Steven Salaita pour des propos critiques contre Israël sur les médias sociaux. Le réseau CNN a aussi annoncé qu’il ne solliciterait plus les analyses de Marc Lamont Hill, de la Temple University, après son appel aux Nations unies en faveur de la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ciblant Israël. L’Université Butler a annulé une conférence d’Angela Davis, de l’Université de Santa Cruz, qui appuie également cette campagne.

L’actualité a donné lieu à d’autres attaques contre des universitaires critiquant Israël. L’Université Stanford a suspendu un professeur qui a parlé de « colonisation ». Le professeur Michael Eisen de l’Université de Berkeley, juif par ailleurs, n’est plus éditeur en chef d’une revue de sciences biomédicales pour avoir déploré « l’indifférence à l’égard des vies de civils palestiniens ». Des pétitions ayant recueilli plusieurs dizaines de milliers de signatures exigent le renvoi de professeurs des universités Columbia, Cornell et Yale pour leur appui à la Palestine ou leur usage du mot « génocide » au sujet d’Israël.

Fox New ne défend pas leur liberté d’expression, préférant les accuser d’apologie au terrorisme.

En Israël même, pourtant, le journal progressiste Haaretza publié un éditorial le lendemain de l’attaque menée par le Hamas affirmant que ce « désastre […] est clairement la responsabilité d’une personne : Benyamin Netanyahou ». Le même journal a traité d’une déclaration de 800 spécialistes de droit international considérant que l’offensive israélienne pourrait constituer un génocide.

Aux États-Unis, on peut donc répéter impunément que les « wokes » imposent une « tyrannie », mais on demande votre renvoi si vous qualifiez de « génocide » le massacre de milliers de civil·es et l’accaparement constant de territoires par Israël.

Militantisme étudiant

Plusieurs firmes ont retiré des offres d’emplois à des étudiant·es ayant critiqué Israël, un professeur de droit à l’Université de Berkeley encourageant même les cabinets d’avocats à ne pas embaucher ses « étudiants antisémites ». Des étudiant·es de l’Université Harvard membres de Palestine Solidarity Committee et Harvard Jews for Liberation ont vu un camion circuler autour du campus avec un panneau sur lequel étaient affichés leurs noms, leurs visages et le slogan « Les antisémites en chef de Harvard ». Cette tactique d’intimidation a aussi été utilisée à l’Université Columbia.

En termes de rapport de force sur les campus, rappelons qu’il y a des centaines de comités « Hillel » au service de la communauté juive qui offrent même des voyages en Israël. Il y a surtout l’American Jewish Committee qui « combat l’antisémitisme et défend Israël » et propose de former, dans les universités, des « défenseurs bien informés et efficaces d’Israël et du peuple juif ». Enfin, l’organisme Belev Echad, dédié aux vétérans de l’armée israélienne, a organisé des tournées sur les campus par des soldats ayant participé à l’offensive contre Gaza en 2014.

Pas certain que les « féministes indigénistes racisées intersectionnelles » soient majoritaires dans ces groupes.

L’argent, le nerf de la guerre

Enfin, les plus prestigieuses universités des États-Unis (et du monde) gèrent d’immenses fonds accumulés grâce à des donateurs multimillionnaires ou milliardaires, qui n’hésitent pas à transformer leur puissance financière en puissance politique pour faire pression sur les directions, comme celle de Harvard, qui n’auraient pas selon eux suffisamment condamné le Hamas.

Soyons clairs : les « wokes » sont rarement milliardaires et la Foundation for Individual Rights and Expression (FIRE), principale organisation américaine de défense de la liberté d’expression, a répété que les directions devraient ne pas prendre position dans ce conflit, et laisser libre cours aux différentes opinions.

Élargissement du champ de bataille

Du côté politique, une conseillère républicaine de New York s’est filmée à une manifestation pro-palestinienne au Collège Brooklyn, déclarant qu’il s’agissait d’un évènement « pro-Hamas » peuplé « de terroristes sans bombe », alors qu’elle portait un fusil d’assaut pour se protéger. La police l’a arrêtée. En Floride, le gouverneur républicain Ron DeSantis, qui met à l’index des livres pour enfants et interdit de parler d’homosexualité à l’école, vient d’exiger que les universités publiques bannissent les comités Students for Justice in Palestine (SJP) appuyant la campagne BDS.

Cette fois-ci, Fox News n’a pas dénoncé une attaque contre la liberté d’expression, rapportant simplement les propos du gouverneur qui menace aussi de résilier des visas étudiants, idée reprise à Donald Trump.

Des propriétaires d’hôtels et de salles de congrès ont annulé des réservations pour des conférences sur les droits humains en Palestine et des festivals de films palestiniens, craignant des perturbations.

De tout cela, vous ne saurez rien si vous vous contentez de lire les polémistes qui déchirent pourtant leurs chemises depuis des années au sujet du prétendu « totalitarisme woke » menaçant la liberté d’expression sur les campus et ailleurs. Cette liberté n’importe plus, apparemment, si on critique Israël.

Mais ne vous inquiétez surtout pas, puisque les médias ne nous parleront plus d’ici quelques semaines de la Palestine, pendant de longues années.