Une nouvelle enquête montre que la méfiance des femmes envers les forces de l’ordre est généralisée. Cela est lié à des attitudes paternalistes ou violentes de la part des agent·es, notamment auprès des femmes appartenant à des groupes marginalisés
« Le contexte de la pandémie, l’augmentation des violences conjugales, les vagues de dénonciations du mouvement #Moiaussi, tout cela nous a amenées à constater une méfiance grandissante », explique Laura Carli, chargée de projet de la Table des groupes de femmes (TGFM).
Ce jeudi 5 octobre a eu lieu le lancement du projet Perspectives féministes sur les profilages et les discriminations policières de la TGFM. Lors du lancement ont été dévoilés les résultats de la première phase, qui visait à dresser un portrait des rapports entre les Montréalaises et les forces de police, de sécurité privée et de la Société de transport de Montréal (STM). La seconde phase consistera à mettre en œuvre des solutions aux problèmes recensés.
Au total, 540 personnes (des femmes et des personnes de la diversité de genre) ont répondu au sondage, et quatre groupes de discussion ont permis de recueillir des dizaines de pages de témoignages. Le projet a été réalisé en partenariat avec six organismes montréalais : Passages, L’Institut F, Femmes du monde, la Ligue des droits et libertés, le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) et Hoodstock.
Des sentiments négatifs face aux forces de l’ordre
La majorité (60 %) des personnes répondantes ont dit avoir des sentiments négatifs ou très négatifs à l’égard des forces de l’ordre.
Parmi les 540 répondant·es, plus de 200 ont eu besoin de faire appel au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et ne l’ont pas fait. Différents motifs sont évoqués : inefficacité des interventions, crainte d’un manque d’empathie ou de violences par les agent·es, procédures trop longues, etc.

Plusieurs expériences recueillies comportent des récits de victimisation et de discrimination perpétuées par les corps de police.
Les espaces étudiants, notamment, sont identifiés comme des lieux propices à de nombreuses intrusions et comportements inappropriés de la part d’agence de sécurité, par exemple GardaWorld, spécifiquement pointée du doigt dans plusieurs récits.
En ce qui concerne les constables de la STM, plusieurs témoignages évoquent des interactions problématiques, des contrôles injustifiés et des comportements discriminatoires, notamment envers des personnes racisées ou autochtones, punks et queers.
« Ils donnent l’impression d’être des intimidateurs plutôt que des protecteurs. Toutes les fois qu’ils sont présents dans les métros, j’ai l’impression qu’ils ont une attitude hautaine, désagréable et de powertrip. »
Témoignage récolté dans le cadre de l’enquête
Toutes sortes de profilages
Alors que le profilage racial a historiquement constitué la problématique la plus dénoncée par les chercheur·euses et les militant·es, les témoignages recueillis au cours de cette nouvelle recherche démontrent que les Montréalaises font également l’objet de profilages pour d’autres motifs : genre, statut social, identité sexuelle.
Ainsi, 80 % des femmes blanches ayant participé au sondage ont exprimé des sentiments négatifs, voire très négatifs, à l’égard des forces de l’ordre.
« Dans des commerces, suivie régulièrement à travers les rayons, quartier du Plateau. J’étais jeune (25 ans et moins). Je suis blanche. »
Témoignage récolté
Parmi les profilages identifiés, le profilage politique serait prédominant. Ce type de profilage implique une répression liée aux idéaux politiques défendus par les individus, et se manifeste notamment par une augmentation notable de l’intervention policière lors des manifestations liées aux mouvements écologistes, autochtones, anti-racistes et anti-capitalistes.
Un quart des personnes ayant eu des interactions avec la police ont mentionné que ces interactions étaient en lien avec leurs convictions politiques.
Itinérance et détresse
Des quatre groupes de discussion regroupant des personnes ayant des interactions particulièrement tendues avec les forces de l’ordre, l’un était composé de femmes allochtones et autochtones en situation d’itinérance.
Chez plusieurs de ces femmes, un constat émerge : en cas de détresse psychologique, la police n’est pas outillée pour offrir une intervention adaptée.
Une des participantes au groupe de discussion a vécu plusieurs épisodes de détresse psychologique. Elle raconte faire face au même discours chaque fois qu’elle demande de l’aide : « il faut qu’on t’amène à l’hôpital ». Une fois à l’hôpital, les corps policiers quittent, en disant qu’ils ont « fait leur job », selon les mots rapportés par la femme.
« Pour avoir une perspective féministe sur la police, il faut […] considérer la police dans son rôle patriarcal au sein de la société. »
Rukaya Achhal El Kadmiri, de l’Institut F.
Presque chaque fois, elle rapporte que les policiers ont eu recours à des mesures de force, la mettant violemment dans la voiture. « J’associe le fait de demander de l’aide à quelque chose de négatif », témoigne la jeune femme.
Police et colonialisme
Les femmes autochtones représentent une grande part de la population itinérante à Montréal. Dans le cadre du groupe de discussion, la majorité disent avoir des interactions négatives avec les corps policiers, recevant un traitement dur.
Lors d’interpellations, elles racontent que les agents parlent français, alors qu’elles parlent anglais et que les corps policiers sont en mesure de parler cette langue également. Les agent·es font preuve de plus d’agressivité quand les femmes ne les comprennent pas.
Elles témoignent également être fréquemment suivies dans les épiceries ou les commerces par des agences de sécurité, situation qui les rend inconfortables.
Selon un rapport de 2019, les femmes autochtones sont onze fois plus susceptibles d’être interpellées par la police que les femmes blanches à Montréal.
Maryane Daigle, du RAPSIM, rappelle que l’hostilité à l’égard des femmes autochtones est un problème systémique, qui trouve en partie ses racines dans l’histoire coloniale du pays. « Les forces policières ont été créées pour servir les objectifs du colonialisme », rappelle l’organisatrice communautaire.
Travail du sexe et rapport aux forces de sécurité
Au sein du groupe de discussion formé des membres de l’organisme Stella, qui réunit des travailleuses du sexe, plusieurs femmes ont mentionné avoir déjà eu à appeler les services de police, mais ne pas l’avoir fait, notamment par peur d’être criminalisées ou de vivre une violence supplémentaire.
« Ne pas appeler la police, c’est aussi une manière de se protéger. J’ai une amie qui a subi une agression sexuelle et qui n’a pas voulu appeler la police parce qu’elle ne voulait pas avoir du négatif sur du négatif », a témoigné l’une des femmes.
Maintenir un ordre, mais lequel?
« La police est un régulateur des normes sociales établies. Pour avoir une perspective féministe sur la police, il faut voir les interactions faites avec les individus, mais aussi considérer la police dans son rôle patriarcal au sein de la société », explique Rukaya Achhal El Kadmiri, de l’Institut F.
Les études démontrent que la figure policière auprès des femmes est tantôt violente, tantôt paternaliste. Auprès des femmes qui ne correspondent pas aux normes de genre, la police adopterait une attitude différente, visant à réguler les normes de genre, jouant ainsi un rôle de préservation d’un certain ordre de la société.
« Je me suis fait contrôler en voiture (2018) car la voiture était à mon nom (féminin) et que selon eux, je ne ressemblais pas à une femme. »
Témoignage récolté
Une question reste en suspens : avoir plus de femmes et plus de diversité au sein de la police changerait-il quelque chose? Pas forcément, et pas complètement, selon Laura Carli de la TGFM. Les femmes policières seraient d’ailleurs plus souvent celles qui découragent les femmes de porter plainte, perpétuant une misogynie internalisée.
« Malgré plus de diversité, plus de formations, ça ne va pas tout changer. Le problème n’est pas individuel, il est institutionnel. Il faut un changement au niveau de l’éducation, de la santé, etc. », a commenté Laura Carli.