À quand le partage de la charge contraceptive?

Si la charge contraceptive repose encore aujourd’hui sur les femmes, ce n’est pas uniquement par manque de moyens.

La contraception thermique est développée en France depuis une quarantaine d’années. Elle intéresse de plus en plus de personnes à testicules désireuses de gérer elles-mêmes leur fertilité. Une pratique qui, de notre côté de l’Atlantique, ne semble pas faire autant d’adeptes.

« Je commence la contraception en 2016, quand mon ex-copine me dit qu’elle veut arrêter la pilule », raconte l’illustrateur et bédéiste Bobika, dans l’appartement à côté de son atelier du quartier de la Belle-de-Mai, à Marseille.

Comme beaucoup d’hommes cisgenres (non trans) qu’il a rencontrés depuis qu’il milite pour l’équité contraceptive, c’est la femme avec qui il partage alors sa vie qui amorce le mouvement. Elle souhaite « trouver une solution », une alternative à la pilule hormonale qu’elle prend depuis ses quatorze ans – et à ses effets secondaires.

« Moi, je n’avais aucune idée que je pouvais m’impliquer là-dedans », admet-il.

Mettre ses culottes

Débute alors un long parcours fait de questionnements, de « déconstruction » et de recherches.

Cela le mènera au CHU de Toulouse, où le Dr Roger Mieusset, l’une des figures de proue de la contraception dite masculine, lui prescrit ses premiers sous-vêtements contraceptifs.

Le principe est simple : il suffit de faire passer le pénis et le scrotum à travers un trou taillé dans le caleçon pour que les testicules remontent dans l’aine. Là, la chaleur du corps permet d’arrêter temporairement la production de spermatozoïdes.

Au bout de trois mois et à condition de porter le « slip » un minimum de quinze heures par jour, un spermogramme confirme si la contraception est bel et bien efficace. Il aura fallu plusieurs essais avant que Bobika soit bel et bien contracepté.

Le manque d’intérêt de l’industrie phramaceutique freine la recherche et, par ricochet, la commercialisation des produits.

Développés dans les années 1980, en France, les dispositifs de « remontée testiculaire » ne sont toujours pas commercialisés.

Et ce n’est pas faute d’avoir essayé : l’Andro-switch, un anneau opérant sur le même principe et conçu en 2018 par Maxime Labrit a été retiré du marché en décembre 2021 par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé française. Bobika estime que depuis sa création, environ 10 000 exemplaires auraient pourtant été vendus.

Des options et des résistances

Alors que la pilule contraceptive est accessible aux personnes à utérus depuis 1969 au Québec, qu’est-ce qui explique la résistance de la santé publique et des compagnies pharmaceutiques face à la contraception masculine?

D’après Bobika, « il y a un problème éducatif de fond », une normalisation du fait que la charge contraceptive repose quasi systématiquement sur les personnes pouvant tomber enceintes.

Pour l’auteur de la bande dessinée Le cœur des zobs, qui relate son parcours contraceptif et l’histoire de la contraception testiculaire en France, le patriarcat est en partie responsable de ce retard. Ce qui est en jeu, dit-il, « c’est la symbolique des masculinités, des testicules, c’est la symbolique de l’homme… et c’est encore de vieux médecins réac[tionnaires] ».

« Moi, je n’avais aucune idée que je pouvais m’impliquer là-dedans. »

Bobika

Il croit aussi que l’industrie pharmaceutique « n’a pas autant d’intérêt financier avec les méthodes thermiques [comme les sous-vêtements ou l’anneau] qu’avec la pilule contraceptive [pour femmes] ». Un manque d’intérêt qui freine la recherche et, par ricochet, la commercialisation des produits.

En France, des associations comme le Groupe d’action et de recherche pour la contraception (GARCON), ou encore de la coopérative Entrelac, tentent donc de trouver le financement nécessaire pour mener à bien les essais cliniques sur la contraception thermique.

Ailleurs dans le monde, d’autres méthodes sont testées : le gel RISUG, l’implant Adam ou encore la pilule hormonale, dont la mise en marché est régulièrement prophétisée. Encore au stade d’essais cliniques, le gel RISUG a par ailleurs été breveté dans cinq pays, dont le Canada.

Mais à en croire le Dr Michel Labrecque, spécialiste de la vasectomie au Québec, « ça fait cinquante ans qu’on dit qu’il va y avoir un moyen de contraception pour les hommes dans cinq ans ». Un constat rapidement confirmé par les archives de différents journaux.

Le Dr Labrecque affirme aussi que la pilule pour femmes, aujourd’hui, « ne passerait pas aussi facilement [les essais cliniques] que dans les années 1950-1960 où ça a été accepté ».

Il se montre par ailleurs sceptique quant à l’efficacité de méthodes autres que le condom et la vasectomie, seules contraceptions dites masculines approuvées par Santé Canada.

« Ça fait cinquante ans qu’on dit qu’il va y avoir un moyen de contraception pour les hommes dans cinq ans. »

Dr Michel Labrecque

L’acceptabilité sociale de la vasectomie est importante au Québec, elle « représente quelque chose d’assez usuel », selon le Dr Labrecque. Mais les méthodes de contraception alternatives comme la remontée testiculaire sont moins connues qu’en France, où les réseaux militants pour l’équité contraceptive ont réussi à se faire entendre sur l’espace public et médiatique.

Cela dit, même si elle est très largement pratiquée, la vasectomie ne peut pas être considérée comme réversible. « Le taux de succès [de la vasovasostomie, opération de réversion] est d’environ 50 % », rappelle le Dr Labrecque. Il refuse de pratiquer une vasectomie sur des jeunes n’ayant pas d’enfants, arguant qu’ils « peuvent changer d’idée, entre vingt ans et trente ans ».

Lutter pour l’équité

D’où l’intérêt des méthodes réversibles, pour Bobika. Chose certaine, il estime que « si tu ne désires pas voir d’enfants, tu gères ta fertilité, que tu aies des ovaires ou des testicules ».

En attendant la levée de l’interdiction de la commercialisation de l’Andro-switch, des « slips » ou d’autres moyens contraceptifs pour hommes, les associations militantes organisent, partout en France, des ateliers de couture de jockstrap contraceptif.

Bobika reconnaît qu’il y « parle à des convertis », mais souligne néanmoins l’importance de ces espaces de rencontre et d’échange entre hommes. Car la lutte pour l’équité contraceptive vise aussi à « changer son rapport à son corps et à la masculinité », dit-il. Elle est « très liée à un combat social, féministe ».

De son côté, s’il a su dépasser l’inconfort et la fatigue d’avoir à porter la charge contraceptive, Bobika a récemment renoncé à se remonter les testicules, sans toutefois renoncer à se contracepter : désireux d’essayer autre chose, il est passé à une méthode hormonale par injection hebdomadaire de testostérone qui, bien que réversible, demeure extrêmement marginale en France.

« J’étais assez curieux […] des changements sur mon corps, sur mes humeurs », avoue-t-il. « De vivre ce que tant de personnes vivent sans en avoir le choix. »

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