Photo: Jorge Díaz (CC BY-SA 2.0)
Reportage

Comment le Canada empêche des personnes atteintes du VIH de s’établir au pays

Le Canada bloque l’immigration d’individus vivant avec des problèmes de santé jugés trop coûteux.

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Les personnes qui souhaitent immigrer au Canada pour des raisons économiques doivent passer le test de « l’inadmissibilité médicale ». Elles sont tenues de démontrer qu’elles ne représentent pas un danger pour le public ni un coût trop élevé pour le système de santé. Cela a de conséquences graves pour les migrant·es qui vivent avec le VIH, maladie toujours hautement stigmatisée et qui nécessite une médication coûteuse.

Au Canada, le système d’immigration requiert un test de dépistage du VIH afin d’évaluer la candidature des personnes qui souhaitent s’établir de manière permanente au pays.

L’obtention d’un test positif peut avoir des répercussions dramatiques sur une demande en raison du concept d’inadmissibilité médicale. Celui-ci permet aux agent·es d’immigration de rejeter la demande d’individus qui représenteraient un coût trop élevé pour le système de santé.

Si les réfugié·es, les demandeurs d’asile et les personnes parrainées sont exempt·es de ce genre de discrimination, ce n’est pas le cas pour le reste des migrant·es, dits « économiques ». Cette catégorie représentait 60 % de l’immigration en 2016, selon Statistique Canada, et est majoritairement composée de jeunes qui désirent s’établir ici pour travailler ou étudier.

Les personnes séropositives qui souhaitent venir ainsi au Canada doivent donc se conformer à la loi et démontrer qu’elles ne représenteront pas un « fardeau excessif pour les services sociaux ou de santé ».

Des paramètres arbitraires

Afin de faire une demande d’immigration réussie, ces candidat·es ne peuvent pas excéder trois fois les coûts d’un Canadien moyen sur une période allant de 5 à 10 ans. Autrement dit, le ou la candidat·e à l’immigration doit démontrer que ses coûts médicaux, qui incluent la médication, les suivis et la technologie médicale utilisée, n’excèderont pas une limite annuelle préétablie. Celle-ci a été revue à la hausse en 2018, passant de 6 000 $ à environ 20 000 $ annuellement pendant une période de 5 à 10 ans.

Bien que l’inadmissibilité médicale ne concerne pas seulement les personnes affectées par le VIH, celles-ci sont particulièrement vulnérables à ce genre de discrimination en raison des coûts parfois élevés de la médication nécessaire pour vivre avec la maladie.

Selon Giomny H. Ruiz, consultant en immigration et spécialiste de la question de l’inadmissibilité médicale, le manque d’information et de transparence pose aussi problème. « Souvent, les candidats ne sont notifiés de leur inadmissibilité médicale qu’à la toute fin du processus, et à ce moment-là, il est déjà trop tard. »

Il s’inquiète également du fait que les médecins, qu’ils soient au Canada ou à l’étranger, ne sont pas sensibilisés au processus d’immigration et peuvent prescrire un traitement plus coûteux sans connaître l’impact que cela aura sur la vie d’un·e candidat·e à l’immigration.

Si, par chance, le médicament en question est, par exemple, le Biktarvy, un traitement assez commun au Canada, le coût associé est de 15 000 $ par année. C’est au-dessous de la limite imposée.

« Souvent, les candidats ne sont notifiés de leur inadmissibilité médicale qu’à la toute fin du processus, et à ce moment-là, il est déjà trop tard. »

Giomny H. Ruiz

Cependant, les choses se compliquent sérieusement si le ou la candidat·e à l’immigration à une autre maladie chronique coûteuse. Un autre diagnostic significatif fait qu’il devient extrêmement difficile de passer le test de l’admissibilité médicale, selon M. Ruiz, et donc d’immigrer au Canada.

Une stigmatisation chronique

En plus des coûts variables de la médication nécessaire pour vivre avec le VIH, la forte stigmatisation de la maladie représente un autre obstacle dans le processus d’immigration des personnes séropositives.

C’est notamment ce que démontrent les recherches de Laura Bisaillon, sociologue politique à l’Université de Toronto qui s’intéresse depuis plusieurs années au parcours d’immigration des personnes séropositives au Canada.

Dans son plus récent ouvrage, elle illustre son propos avec l’expérience bien réelle de Martha (nom fictif), une jeune doctorante, boursière, en début de trentaine, d’origine africaine et qui est aussi séropositive. Son parcours met en lumière les dédales étourdissants du processus d’immigration au Canada et la discrimination systémique qui y opère.

« [Le système] conçoit mal les personnes séropositives, considérées comme anormales, à risque : des personnes qu’on ne devrait pas recevoir, des personnes qu’on devrait au contraire exclure. »

Laura Bisaillon

La chercheuse met notamment l’accent sur l’étape de l’examen médical, une étape centrale et inévitable du processus d’immigration. « C’est à ce moment que tout se sait : si on est une personne “normale”, ou “anormale” », explique Laura Bisaillon. « C’est à ce moment que la personne séropositive est systématiquement mise de côté. »

« Le problème de fond est au niveau du système d’immigration lui-même », explique-t-elle. Ce système exige à une panoplie d’intervenant·es (les médecins, les avocat·es, les agent·es d’immigration) de concevoir les maladies chroniques d’une façon pénalisante, indique-t-elle. Cela va notamment à l’encontre des principes éthiques de la médecine, puisque le médecin est contraint de révéler des données médicales susceptibles de nuire au patient, souligne-t-elle.

Si le système dénigre en général le fait d’avoir des problèmes médicaux, le stigma particulier associé au VIH plus spécifiquement en fait une catégorie à part, estime la chercheuse.

« Le fédéral en a fait une condition presque fétiche », souligne Laura Bisaillon. Selon elle, la discrimination systémique des personnes atteintes du VIH au sein des processus d’immigration reflète clairement une compréhension arriérée de la maladie. « [Le système] conçoit mal les personnes séropositives, considérées comme anormales, à risque : des personnes qu’on ne devrait pas recevoir, des personnes qu’on devrait au contraire exclure. »

Ce traitement persiste en dépit des avancées médicales qui en font une maladie chronique dont la contagion est facilement contrôlable et avec laquelle on peut vivre une vie normale.

Pour en savoir plus

Pour mieux comprendre à quoi ressemble la vie avec le VIH aujourd’hui et comment l’État canadien continue de criminaliser la séropositivité, écoutez cet épisode de notre balado 2fxfslematin, en collaboration avec la COCQ-SIDA :

« Saison 3, épisode 4 : Illégal·es – pas comme dans ‘toune à Marjo (avec Hugues L. Morasse) »

De manière plus concrète, les préjugés qu’ont les agent·es d’immigration qui évaluent les demandes peuvent également peser dans la balance et influencer les résultats.

Afin de mettre toutes les chances du côté de ses client·es, Giomny H. Ruiz va jusqu’à fournir des conseils sur la manière dont ils se présentent sur les réseaux sociaux. « Ces images-là seront vues par un agent d’immigration qui est un humain, avec sa vision du monde », explique-t-il. Certains comportements qui pourraient indiquer que le candidat n’est pas « responsable » seraient mal perçus, selon lui.

Par ailleurs, si le ou la candidat·e à l’immigration a un historique médical qui montre d’autres diagnostics de maladies transmissibles sexuellement, cela peut avoir un impact négatif sur son dossier, même s’il s’agit d’infections bénignes comme la chlamydia.

Selon M. Ruiz, la présence d’autres maladies peut être interprétée comme le signe de comportements sexuels considérés comme « dangereux », ce qui pénaliserait une demande d’immigration.

Dans le cadre de son travail, M. Ruiz travaille à déconstruire les stéréotypes et les préjugés que peuvent avoir les différents acteurs du processus d’immigration, soit les avocat·es, les médecins, les fonctionnaires.

Aberration sur le plan international

« On pourrait prendre [cette situation] pour acquis et se dire que c’est comme ça, mais ce n’est pas le cas ailleurs! » s’indigne Laura Bisaillon. La chercheuse souligne que d’autres pays comme la Norvège, la Suède, le Danemark n’ont pas codifié l’inadmissibilité médicale comme facteur d’exclusion à l’immigration.

Pour elle, il est aberrant que le Canada tarde à faire de même. « Si on veut une société saine, on ne peut pas avoir des lois qui punissent la séropositivité de façon atroce tout en encourageant le dépistage », explique-t-elle en soulignant la contradiction de la chose.

« On pourrait prendre [cette situation] pour acquis et se dire que c’est comme ça, mais ce n’est pas le cas ailleurs! »

Laura Bisaillon

Selon elle, il est essentiel d’effectuer des tests de dépistage auprès des personnes qui immigrent dans un pays, mais cela devrait être fait avec l’unique intention de leur offrir le traitement dont ils ont besoin, sans jugement ni répercussion sur leur mobilité.

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