Dotée de vastes réserves de pétrole, de charbon, de cuivre, d’or et d’émeraudes, la Colombie a longtemps été le terrain de jeu des compagnies minières étrangères, qui pouvaient mener à bien leurs activités en subissant peu le contrôle de l’État. Mais avec la récente élection d’un gouvernement qui promet de faire de l’environnement une priorité, les choses pourraient bien changer.
La population colombienne a fait un choix historique le 19 juin dernier: celui d’élire l’économiste et ancien guérillero Gustavo Petro et la leader environnementaliste afro-colombienne Francia Marquez à la tête du pays. Une élection qui ouvre la porte au respect des Accords de paix conclus en 2016, entre le gouvernement colombien et le groupe armé des FARC, mais aussi à un plus grand respect des territoires naturels et des communautés qui les habitent.
«On ne s’attend pas à ce que ce soit la fin de l’exploitation minière et pétrolière, seulement que le gouvernement ne laisse plus les compagnies privées décider de l’ordre du jour des politiques publiques en Colombie», nuance le géologue Julio Fierro Morales.
Le chercheur, qui enseigne aussi à l’Universidad Nacional de Colombia, à Bogotá, espère que la protection des territoires et d’adaptation à la crise climatique deviennent non-négociables pour le nouveau gouvernement, qui veut décarboniser l’économie.
«Jusqu’à maintenant, les gouvernements ont priorisé les intérêts des entreprises plutôt que les besoins des communautés», estime celui qui travaille auprès de populations dont les réserves d’eau sont menacées par l’exploitation minière. En ce sens, M. Fierro Morales espère qu’il y aura désormais plus de vigilance et que les lois environnementales en vigueur seront enfin respectées.
Un changement radical
Et cela pourrait bien être le cas, à en croire Étienne Roy-Grégoire, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et dont les recherches portent sur la régulation du secteur minier au Canada et en Amérique latine. D’après lui, le gouvernement Petro, qui prône l’organisation décentralisée du territoire, l’octroi d’un droit de veto aux communautés concernées et qui n’entend pas approuver de nouveau projet d’exploitation pétrolière ni de mines à ciel ouvert représente un changement radical.
« Si les mesures annoncées étaient mises en œuvre, ce serait une rupture avec la manière dont les ressources sont gérées depuis que le code minier est en vigueur», explique Roy-Grégoire. Ce code, qui libéralise le secteur minier depuis 2001, stipule que l’utilisation du territoire est donnée en priorité à l’exploitation du sous-sol.
Or, ce que proposent Gustavo Petro et Francia Márquez, c’est de donner voix au chapitre aux communautés autochtones et afro-descendantes touchées par l’exploitation de leurs terres et de faire respecter leurs droits garantis par la constitution de 1991.
«On peut s’attendre à ce que l’industrie et le gouvernement du Canada expriment des préoccupations, parce que cela va affecter les intérêts des titulaires miniers canadiens », croit Étienne Roy-Grégoire.
Selon des chiffres de l’ONG Mining Watch Canada, 25 compagnies minières canadiennes étaient présentes en Colombie en 2021, principalement pour extraire de l’or. Et plusieurs ont fait l’objet de dénonciations par le passé en raison de dégâts environnementaux qu’elles ont causés. Aucune des minières contactées n’a donné suite à nos demandes d’entrevue.
Mettre fin à la violence
Le nouveau gouvernement promet aussi d’instaurer une culture de paix dans le pays, via la mise en œuvre des accords de 2016, mis à mal lors du mandat du président sortant, Iván Duque.
C’est que la Colombie est aux prises avec un problème de violence, qui touche aussi les défenseur.e.s de l’environnement osant s’opposer aux projets d’exploitation sur leurs territoires. Dans le premier trimestre de 2022, 52 d’entre-eux et elles ont été assassinés, selon le journal El Tiempo.
Une violence qui n’est pas étrangère à l’activité minière selon Julio Fierro Morales. «L’industrie minière a été le catalyseur de conflits, à cause de son appui à des groupes armés illégaux. Il y a aussi eu beaucoup de cas où l’armée colombienne s’est mise au service des compagnies minières étrangères», rapporte le géologue.
Pour Kirsten Francescone, coordonnatrice Amérique Latine pour l’ONG Mining Watch Canada, il est temps de faire un examen de conscience. « Le gouvernement canadien a fait la promotion des investissements miniers en Colombie alors que le pays faisait face à de sérieux problèmes de criminalisation des journalistes et des défenseurs de l’environnement», souligne-t-elle. «Jusqu’à ce que le processus de paix ne soit pas complété, que les gens déplacés ne soient pas rentrés sur leurs terres récupérer ce qui leur a été arraché violemment, on ne devrait pas permettre des développement miniers dans ces endroits».
Francia Márquez : symbole de la résistance des communautés
Beaucoup d’espoirs sont ainsi fondés sur la vice-présidente Francia Márquez. « Elle représente la voix de la dissidence des communautés affectées par l’extractivisme minier et pétrolier», explique Julio Fierro Morales, une première dans l’histoire politique du pays.
Militante environnementaliste afrodescendante, elle s’est battue contre l’exploitation de l’or, dans sa région d’origine, le Cauca, une région particulièrement touchée par la violence ainsi que l’une des plus pauvres du pays.
Et si son élection représente un tournant pour la Colombie, elle devrait aussi envoyer un signal fort au gouvernement canadien et aux compagnies minières, selon Kirsten Francescone de Mining Watch Canada : «les choses vont changer».