Soldats canadiens du Royal 22e Régiment de Valcartier, en Lettonie, en 2019Soldats canadiens du Royal 22e Régiment de Valcartier, en Lettonie, en 2019 | Photo : OTAN

Guerre en Ukraine : « le Canada et l’OTAN ne sont pas innocents là-dedans »

Les pays occidentaux peuvent contribuer à la désescalade du conflit, jugent des groupes de droits humains.

L’Ukraine subit les conséquences de la rivalité entre la Russie et l’OTAN, selon le groupe Échec à la guerre. Et c’est la population civile qui souffre des violences décidées par les dirigeants, s’alarme Amnistie internationale.

Pour le collectif pacifiste québécois Échec à la guerre, le conflit en Ukraine n’est pas simplement le fruit de l’invasion russe : plus généralement, les Ukrainien·nes paient le prix de la longue rivalité politique et militaire entre le bloc russe et le bloc occidental, incarné par l’OTAN, dont le Canada fait partie (voir encadré).

« C’est épouvantable, la situation dans laquelle est placée la population ukrainienne », lance Raymond Legault, l’un des porte-parole du collectif. « La Russie, bien évidemment, est fautive là-dedans. Elle viole le droit international et agresse un pays voisin de façon absolument injustifiable. Ça, c’est sûr. Mais en même temps, le Canada et l’OTAN ne sont pas innocents là-dedans, même s’ils jouent les grands innocents ces jours-ci », juge-t-il.

Pour Échec à la guerre, il est crucial de mettre l’accent sur le rôle de nos États dans le conflit, pour ne pas tomber dans une « propagande guerrière » simpliste selon laquelle « nous, on est les bons et de l’autre côté, ce sont les méchants », illustre le porte-parole.

« Il ne faut pas oublier toute la question de l’expansion de l’OTAN » en Europe de l’Est, insiste Raymond Legault. Depuis la fin de la Guerre froide, « cette alliance s’est étendue à des pays de plus en plus près des frontières de la Russie, et même à des pays carrément limitrophes, comme l’Estonie et la Lettonie », rappelle-t-il. Depuis 2008, l’OTAN a aussi affiché clairement son ouverture à une éventuelle adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine, ce qui avait suscité des réactions négatives de l’État russe. Celui-ci y voit une menace à son influence, mais aussi à sa sécurité.

Des missiles anti-balistiques (un « bouclier anti-missile ») ont aussi été installés en Roumanie en 2016, et d’autres doivent être déployés en Pologne cette année. Encore une fois, ces démarches ont été reçues par Moscou comme un affront.

« C’est indéniable que du point de vue de la Russie, c’est quelque chose de menaçant », souligne Raymond Legault.

« C’est rejeté du revers de la main par nos responsables politiques en Occident, mais c’est un facteur bien réel » dans l’actuelle volonté de la Russie d’assurer son contrôle sur un pays comme l’Ukraine, analyse le porte-parole d’Échec à la guerre.

« Si on imagine la situation inverse, une alliance militaire Chine-Russie qui voudrait intégrer le Mexique, par exemple, je pense que les États-Unis ne réagiraient pas différemment de la Russie en ce moment. »

Mais attention : « ça ne signifie absolument pas que c’est de la légitime défense pour la Russie d’envahir son voisin ukrainien pour le transformer en tampon désarmé » entre elle et l’OTAN, insiste Raymond Legault. « Ce n’est évidemment pas une action qu’on peut approuver. Mais si on analyse ce qui se passe », il s’agit d’une réaction prévisible, croit-il.

Ainsi, l’Ukraine se retrouve « prise en étau » entre « deux énormes systèmes qui sont en compétition dans le monde et qui sont armés jusqu’aux dents », résume-t-il. « Ce sont comme deux bandes mafieuses rivales » en lutte pour des avantages militaires, exprime Raymond Legault.

À PROPOS DE L’OTAN

L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord réunit 30 États (surtout en Europe, ainsi que les États-Unis, le Canada, la Turquie). Ceux-ci s’engagent à se défendre mutuellement en cas d’attaque et à se coordonner pour assurer leur sécurité militaire.

Créée au milieu du 20e siècle, l’OTAN visait d’abord à répondre à l’Union soviétique. Elle a toutefois continué d’exister par la suite, intervenant notamment lors de la guerre en ex-Yougoslavie, ou encore dans la « guerre contre le terrorisme » en Afghanistan. Elle a aussi soutenu les États-Unis en Irak en contribuant à l’entrainement de forces militaires locales.

L’OTAN est parfois critiquée parce qu’elle servirait démesurément les intérêts internationaux des États-Unis, de même que l’interventionnisme occidental un peu partout sur la planète. « Pour les États-Unis, c’est comme une extension de leur immense armée », commente ainsi Raymond Legault. « Mais ça ne veut pas dire que nos pays sont totalement subordonnés », puisqu’ils partagent « les grands intérêts économiques occidentaux », nuance-t-il.

Une guerre décidée par les dirigeants, au détriment de la population

Par ailleurs, malgré que les enjeux géopolitiques soient élevés, la population générale n’a rien à gagner à un tel conflit, ni en Russie, ni dans les pays occidentaux, ni bien sûr en Ukraine, prévient le co-porte-parole d’Échec à la guerre.

« On dit souvent que “la guerre, c’est la poursuite de la politique par d’autres moyens” : or, notre politique, c’est la politique des forts, des puissants », pose-t-il.

Par exemple, si les pays de l’OTAN ont des intérêts communs à défendre, « ce ne sont pas nos intérêts à nous, la population, mais bien les intérêts de ceux qui contrôlent les grands enjeux stratégiques et économiques », déplore Raymond Legault. Il remarque que les guerres profitent d’abord aux entreprises d’armement, mais aussi à divers secteurs de l’économie qui peuvent avoir accès à de nouvelles ressources ou de nouveaux marchés.

Pendant ce temps, sur le terrain, les civil·es ukrainien·nes sont directement et violemment touché·es par les attaques russes, comme s’en inquiète Amnistie internationale. L’organisme dénonce même de potentiels crimes de guerre commis par l’armée russe. Le recours à des armes interdites, des attaques aveugles dans des zones habitées et des tirs sur une école et un hôpital ont notamment tué plusieurs civil·es. Des centaines de milliers de personnes sont déplacées ou cherchent à se réfugier hors du pays. On sait par ailleurs que des personnes d’origine africaine ont été bloquées aux frontières par les autorités ukrainiennes et polonaises, notamment.

« En moins d’une semaine, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a déclenché une crise de très grande ampleur sur le plan humanitaire, des droits humains et du déplacement, qui a les caractéristiques de la pire catastrophe de ce type de l’histoire récente de l’Europe », a déclaré Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnistie internationale.

La population russe risque aussi de souffrir de la guerre déclenchée par son gouvernement, qui ne fait pas l’unanimité, remarque quant à elle France-Isabelle Langlois, directrice générale d’Amnistie internationale Canada francophone. Déjà, de grandes manifestations ont eu lieu dans les derniers jours pour protester contre la guerre : elles ont été violemment dispersées par la police et, en date du 2 mars, plus de 7000 personnes avaient été arrêtées, selon l’organisme OVD-Info. Pendant ce temps, l’État renforce aussi son contrôle et sa censure dans les médias, rapporte Human Rights Watch.

« C’est un régime autoritaire, ce sont Poutine et ses partenaires qui sont à la tête de ça. Ce n’est pas “la Russie”, ce n’est pas le peuple russe » qui promeut la guerre, rappelle France-Isabelle Langlois. « Il y a beaucoup d’opposition et vraiment beaucoup de courage en Russie. »

La réponse occidentale aux gestes du gouvernement russe prend la forme de sanctions économiques ciblant d’abord les banques, les dirigeants et les élites économiques du pays. Si ces mesures étaient sans doute nécessaires, il demeure qu’elles risquent d’affecter la population générale si elles perdurent, mentionne France-Isabelle Langlois.

Une désescalade possible?

À présent, un pays comme le Canada peut-il assumer un rôle pour la sécurité des Ukrainien·nes, mais sans aggraver le conflit?

Pour Amnistie, la communauté internationale peut concentrer ses efforts sur la défense des droits humains, par exemple en envoyant des observateur·trices sur le terrain ou en soutenant et en accueillant les groupes les plus à risque de subir des violences. « Il faut, sans entrer en guerre, au moins fournir le plus d’appui possible à l’Ukraine », pose France-Isabelle Langlois. Nous pouvons aussi « demander à notre gouvernement de faire tout ce qu’il peut pour une résolution rapide, mais juste », ajoute-t-elle.

Pour Raymond Legault, d’Échec à la guerre, « la seule chance qu’il y ait une paix, et le plus rapidement possible, c’est qu’il y ait des compromis », non pas entre l’Ukraine et la Russie, mais entre la Russie et les forces liées à l’OTAN.

Si une sortie de crise implique que l’armée russe abandonne son invasion, les pays occidentaux peuvent aussi poser des gestes de désescalade, croit-il. Selon lui, le Canada pourrait par exemple retirer ses troupes actuellement stationnées en Lettonie et en Pologne pour diminuer la tension. Échec à la guerre espère de plus que l’OTAN abandonne ses prétentions sur l’Ukraine et favorise plutôt la neutralité de ce pays : « je pense que c’est le seul compromis qui ait vraiment de l’importance aux yeux de la Russie », avance Raymond Legault.

Plus encore, ajoute-t-il, « on remet en question l’appartenance du Canada à l’OTAN, on considère que ce n’est pas une organisation de maintien de la paix ou de défense, mais un instrument de guerre ». Au fond, remarque-t-il, « nos demandes sont en lien avec la fin de ces affrontements-là en général ».

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