« Drop l’itinérant » : comment la police se débarrasse de l’itinérance

« Ça, ça s’appelle un jeu communément appelé “drop l’itinérant”. Il y a des policiers qui s’amusent à prendre des itinérants pour les amener à l’extérieur de Montréal dans des champs. »

« Ça, ça s’appelle un jeu communément appelé “drop l’itinérant”. Il y a des policiers qui s’amusent à prendre des itinérants pour les amener à l’extérieur de Montréal dans des champs. Et si tu es une personne en situation d’itinérance issue des peuples autochtones, là ils te drop dans une forêt puis ils s’en vont », explique dans une vidéo TikTok Annie Archambault, une intervenante de proximité et ex-personne en situation d’itinérance.

Suite au récent procès de deux policiers montréalais qui auraient, il y a 12 ans, violenté, menacé de mort et embarqué de force un itinérant dans leur voiture pour l’amener en dehors de la ville, on apprend par Annie Archambault que c’est loin d’être un cas isolé, encore en 2022.

Un jour, raconte-t-elle, alors qu’elle travaillait dans un centre de jour, elle demande aux personnes itinérantes présentes : « levez la main ceux qui connaissent le jeu “drop l’itinérant” et combien se sont fait dropper par la police du centre-ville dans des champs? ». En colère, elle rapporte que seulement deux personnes sur une vingtaine n’ont pas levé la main.

« Ce n’est pas rare qu’un de mes usagers se soit fait donner une ride jusqu’à des endroits éloignés et laissé là-bas, dans des endroits en périphérie de Montréal », explique aussi Mathieu Papineau Leduc, chef d’équipe de Ricochet hébergement.

Pivot a voulu mieux comprendre l’ampleur de ces manœuvres de déplacements de personnes en situation d’itinérance instaurées par la police. Pourquoi utiliser cette technique abusive? Quel impact ça peut avoir?

Le déplacement de personnes en situation d’itinérance s’inscrit dans toute une gamme d’intimidations policières vécues au quotidien, accentuées par le profilage social et racial, explique Bernard St-Jacques, directeur de la clinique juridique Droits devant.

« Dans les cas typiques d’abus, les plus importants sont l’intimidation, le harcèlement. Ce sont des gens qui se font crier leur nom depuis l’auto-patrouille. Ce sont des personnes qui effectivement se font arrêter pour une énième fois, puis là on dit : “bon là, cette fois-ci, on va te montrer comment ça marche”, puis on va te sortir de la ville et t’envoyer, pas nécessairement si loin, mais suffisamment loin pour qu’à pied, ça soit très long pour revenir », expose Bernard St-Jacques.

Le déplacement est une pratique policière connue, souvent pratiquée pour séparer des manifestant·es. Le directeur de la clinique juridique Droits devant explique que ce n’est pas rare que les policiers reprennent certaines pratiques et les appliquent à d’autres situations ou personnes.

Cette pratique rappelle aussi ce qu’on appelle les « starlight tours », pratique qui s’est fait connaître dans les années 1990-2000, lorsque la police embarquait de force des personnes autochtones soupçonnées d’ivresse publique et les déposait dans des lieux perdus en hiver, entraînant souvent leur mort par hypothermie.

Ces jours-ci, le récent procès des policiers montréalais indique que ces violences existeraient aussi à Montréal.

« Le procès récent est très intéressant, car c’est un cas unique qu’une personne en situation d’itinérance ait l’opportunité, des années plus tard, de se défendre devant la cour pour dénoncer cette action-là. Sans pouvoir la quantifier, c’est une façon pour les policiers d’humilier et de bafouer des droits en faisant des gestes aussi graves », dit Bernard St-Jacques.

Les déplacements de personnes en situation d’itinérance peuvent prendre différentes formes et ne sont pas tous motivés par les mêmes intentions. Dans tous les cas, les forces de l’ordre veulent cacher un problème bien visible, mais le motif peut être la violence et l’abus de pouvoir et pour d’autres, cela peut être lié à un manque de considération, de temps et de ressources.

C’est le cas quand les policiers déplacent de force des personnes itinérantes vers des centres d’hébergement, sans se soucier de ce qu’ils veulent ni s’assurer qu’il a des services pour eux là-bas.

« Un citoyen va appeler pour dire qu’une personne fait du flânage, puis [les policiers] vont embarquer la personne. Elle va se taper un ticket, puis sans lui demander, ils vont la fouiller, puis après, ils vont faire des recherches pour voir le centre [d’hébergement] qui a le plus de place. Ils ne vont pas prendre le temps de parler à la personne […] ils ne pensent pas à arranger la personne. Ils vont la ramener sans lui demander », illustre Arly Ducatel, coordinateur chez Ricochet hébergement.

« Si on me dit : “je viens de Laval, on m’a amené au centre-ville, il est 2 h du matin, je travaille à 5 h”… La personne ne sait pas comment se rendre à Laval. Donc, c’est souvent les situations que ça va créer. C’est un manque de prise de considération et de prise en charge du côté du policier », mentionne Arly Ducatel.

M. Ducatel raconte aussi qu’après avoir confié une personne à la police pour qu’elle l’accompagne dans un refuge où il y avait de la place, il s’est rendu compte que la personne avait été déposée deux blocs plus loin et avait dormi dehors.

Depuis le début de la pandémie, le contact entre la police et les personnes en situation d’itinérance n’a fait qu’augmenter, et les contraventions aussi, explique Bernard St-Jacques. En hiver, dû au manque de refuges à Montréal, la police se retrouve à gérer des personnes sans abri, parce qu’elle reçoit beaucoup d’appels de commerçants pour cause de « flânage ». Mais un plus grand nombre de contacts pose un plus grand risque de violence policière ou d’abus.