L’exclusion spatiale et le vieillissement : réflexions sur le Mont-Carmel

Cette semaine, les locataires de la résidence privée pour aîné·es (RPA) du Mont-Carmel, à Montréal, retournaient une nouvelle fois devant le juge, en Cour supérieure.

En attendant la suite des procédures, pour les locataires, c’est l’attente dans un édifice en transition, déchiré entre les intentions mercantiles du nouveau propriétaire et l’appropriation du lieu par les résident·es. Rappelons que malgré une première injonction visant à maintenir les services prévus dans l’agrément conclu avec le CIUSSS, le propriétaire a procédé au démantèlement de plusieurs espaces de vie dans la résidence, comme Sam Harper l’a documenté pour Pivot.

Il est fondamental que la Cour supérieure entende cette cause, ne serait-ce que pour créer un précédent jurisprudentiel qui viendra limiter de telles conversions dans le futur. Toutefois, cette lutte dépasse le strict cadre du litige juridique pour interroger tous nos rapports au vieillissement et au logement.

La faiblesse des gouvernements devant le pouvoir immobilier

Reconnaissons d’emblée qu’il est curieux que le problème relève strictement du juridique. Ce genre de situation était prévisible, depuis longtemps.

Les partis au pouvoir ont regardé le marché des RPA se transformer en oligopole, dominé par cinq grandes entreprises, sans broncher. Laissé disparaître tranquillement les petites RPA régionales ou les OBNL incapables de se conformer aux nouvelles certifications de sécurité.

D’un côté, les pouvoirs publics se targuent de mettre en branle des politiques favorisant le maintien dans les lieux et le vieillissement sur place, comme le programme Municipalités amies des aînés (MADA). Mais de l’autre, c’est le far west immobilier, autant dans le parc locatif privé traditionnel que dans le marché de la RPA.

À quoi servent ces politiques si les investisseurs déterminent l’offre en habitation pour les personnes vieillissantes? Si, lors de contestations juridiques, les propriétaires en profitent pour saboter les conditions de vie dans un logement ou un immeuble?

Ce genre de pratiques est beaucoup plus courant qu’on pense, comme je l’ai documenté dans mes propres travaux sur le parc locatif privé. Il s’agit, en termes latins, de démolir la capacité de facto au maintien dans les lieux pour obtenir le départ réactif des personnes visées. Cette violence âgiste est tolérée et continue de se répandre, jour après jour, derrière des portes closes.

Il faudra en faire bien plus pour lutter contre l’exclusion territoriale des personnes vieillissantes au Québec.

L’espoir des initiatives municipales

Heureusement, en août dernier, la Ville de Montréal a adopté à l’unanimité un moratoire d’un an sur les conversions de RPA sur son territoire. Espérons que d’autres municipalités emboîtent le pas. Selon moi, un tel moratoire devrait être renouvelé annuellement, à l’échelle du Québec, en attente d’un changement de législation et d’États généraux sur les conditions de vie des personnes vieillissantes.

Ce moratoire devrait en plus se conjuguer à un autre moratoire provincial, celui-là sur les reprises et les évictions en tous genres.

Bien sûr, il s’agit de vœux pieux : nous savons que la CAQ ne fera rien en la matière. D’où l’importance de soutenir les municipalités, dans le peu de marge de manœuvre auquel elles ont accès sur le plan de la règlementation.

Il faudra agir par nous-mêmes

La manifestation d’appui aux résident·es du Mont-Carmel qui a eu lieu lundi devant le Palais de justice est une excellente chose. Seul un mouvement social puissant pourrait renverser la tendance qu’on constate actuellement. L’objectif est de faire peur aux promoteurs et aux politiciens : ils ne pourront mener leurs messes basses à l’abri du regard de centaines de personnes en colère.

À Barcelone, la Plataforma d’Afectats per la Hipoteca organise, depuis la crise de 2008, des actions pour empêcher l’éviction de personnes âgées de leur logement, notamment à travers les reprises bancaires. Visibiliser les problèmes et les stratégies des propriétaires et des investisseurs, laisser les locataires âgé·es parler d’elles-mêmes, prendre les tribunes et proposer des solutions différentes au tout-au-marché – tout cela me semble essentiel à court terme.

À moins que notre projet social collectif en lien avec le vieillissement soit de garnir généreusement les coffres des propriétaires de RPA, de reléguer les personnes vieillissantes à faible revenu aux marges de la ville et de créer davantage d’itinérance.

Encore une fois, attendre qu’un Messie se lève à Québec pour régler d’un coup ces problèmes relève de la pensée magique : cela n’arrivera pas, du moins pas dans les quatre prochaines années. Si les personnes vieillissantes et leurs allié·es désirent améliorer leurs conditions matérielles d’existence, ils et elles devront entraver le culte du profit coûte que coûte.