Les promesses oubliées de Terre des Hommes

Les discussions électorales sur l’immigration traitent les personnes comme des statistiques, comme des marchandises. On est loin du rêve humaniste.

Comme plusieurs immigrant·es, mes parents sont arrivé·es au Québec en 1967 au moment de l’Exposition universelle, à Montréal. Le thème de cette exposition était « Terre des Hommes », nom inspiré d’un roman d’Antoine de Saint-Exupéry. L’esprit humaniste de ce livre concordait avec les valeurs prônées par l’Expo.

Le Québec se présentait alors au monde comme une terre d’ouverture, une terre promise. C’est ainsi que des hommes et des femmes des divers pays ont répondu à l’appel de cette Terre des Hommes.

Voici ce que nous dit Antoine de Saint-Exupéry lorsqu’il nous parle de l’autre, de l’étranger :

« Quant à toi qui nous sauves, Bédouin de Lybie, tu t’effaceras cependant à jamais de ma mémoire. Je ne me souviendrai jamais de ton visage. Tu es l’Homme et tu m’apparais avec le visage de tous les hommes à la fois. Tu ne nous as jamais dévisagés et déjà tu nous as reconnus. Tu es le frère bien-aimé. Et, à mon tour, je te reconnaitrai dans tous les hommes. »

Il n’y a pas d’Autre, d’étranger, de migrant. Il y a l’homme – et j’ajouterais, la femme – qui regarde l’autre, celui qui ne lui est plus étranger, qui n’est que le reflet de soi-même.

On ne peut que s’incliner devant cette vision des architectes de l’Expo 67, partie prenante de la Révolution tranquille.

Transformer des personnes en chiffres

Or, de nos jours et depuis des semaines, les discours transforment cet homme, cette femme, ce migrant en données statistiques : 35 000, 55 000, 80 000 immigrant·es. On en parle comme de la marchandise, comme on parle des objets.

Qu’on est loin de l’humanisme de Terre des Hommes.

Comment justifier, humainement, cette transformation du migrant en objet? Comment fermer les yeux à ce point sur cet être humain qui a laissé derrière lui sa famille, ses amis, ses réseaux et qui doit, armé d’une résilience surhumaine, se reconstruire?

Comment accepter que ce migrant qui est venu chercher la Terre des Hommes devienne un objet, un outil que l’on déplace en région, selon les besoins, sans lui demander son avis?

Malheureusement, force est de constater que l’humanité se dissout dans les besoins économiques d’une société au faible taux de natalité.

Troublants échos de l’esclavage

Il est troublant de constater que cette approche qui fait de l’immigrant un objet a des affinités avec l’esclavage.

Certes, évoquer le fléau de l’esclavage peut susciter des levées de boucliers. Mais si les sans statuts, les sans voix pouvaient nous faire part de leurs conditions de survie comme citoyen·nes de dernier rang, ce parallèle ne nous apparaitrait pas alors si incongru. Ils et elles sont les ombres de nos villes et font tout pour le rester, car leur survie au Québec en dépend.

Comme on oublie vite que ces travailleur·ses ont offert des services essentiels à la population québécoise. Comme on oublie qu’ils ont été des acteur·trices fondamentaux·ales qui ont permis aux Québécois·es de confronter la pandémie.

Et comme on préfère ignorer que ces immigrant·es doivent construire une vie sans filet, sans capital social, sans capital culturel.

Alimenter le mépris

Sans passer sous silence qu’ils et elles doivent constamment faire face à des regards hostiles qui se métamorphosent en discours hostiles.

Mais les comportements racistes ou discriminatoires à l’égard des migrant·es sont acquis et non innés.

Et hélas, les discours prononcés dans la joute politique deviennent souvent une source malicieuse d’éducation publique.

Comme le soulignait en 2007 Gérard Noiriel dans le Racisme : la responsabilité des élites : « C’est le discours politique qui véhicule la plupart des stéréotypes sur l’immigration. » « Lorsque dans une société démocratique un nombre significatif d’individus affirment publiquement qu’ils se sentent humiliés ou stigmatisés par un discours public, on ne peut pas ignorer la gravité de ce fait », insiste Noiriel.

Teun A. van Dijk, spécialiste de l’analyse critique des discours, ajoute : « Ce que les élites “font”, elles le font à travers les discours écrits ou encore par la parole. Et en même temps, le discours facilite l’expression et la reproduction de préjugés racistes au sein de la société. »

Double discours

Antoine de Saint-Exupéry soulignait déjà, dans Terre des Hommes : « Nous sommes solidaires, emportés par la même planète, équipage d’un même navire. »

Cela n’est pas s’en rappeler les propos du premier ministre Legault, le 12 mars 2020, lors de la conférence de presse portant sur la pandémie, alors qu’il disait aux Québécois·es : « On va passer au travers de cette épreuve tous ensemble. » Un an plus tard, il soulignait qu’« on mène la bataille de nos vies contre la COVID-19, tous ensemble ».

On était loin du « eux » et « nous ».

Aujourd’hui, en nous inspirant des principes directeurs de l’Expo 1967, nous devons nous souvenir des propos de Saint-Exupéry : « Être homme, c’est précisément être responsable. C’est reconnaitre la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. […] C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde. »