Profilage racial aux douanes : rien de nouveau sous le soleil

On apprenait récemment, par une enquête interne de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), qu’au cours des deux dernières années, le quart des agent·es frontalier·ères ont été témoins de gestes de discrimination posée par des collègues à l’égard de voyageur·euses. Gestes qui ne furent généralement pas dénoncés et par conséquent, impunis.

Dans près du trois quarts des cas de discrimination aux frontières, nous apprend l’évaluation interne de l’ASFC, le motif d’interception est motivé par la race ou l’origine ethnique.

Rien de nouveau sous le soleil.

En 1970 et en 1980, je n’étais qu’une enfant quand ma famille allait aux États-Unis. Je me souviens du stress qui envahissait notre voiture alors que nous faisions la file à la frontière. Mon père, qui conduisait une Volvo, situation des plus suspicieuses, se faisait immanquablement fouiller.

Aujourd’hui, on nomme ce genre d’interaction avec les forces de l’ordre : « driving while black », profilage racial des conducteurs noirs. Ce phénomène est souvent aggravé lorsqu’ils conduisent une voiture de luxe.

Alors que nous discutions de cette nouvelle une amie et moi, après nous être remémoré nos nombreuses interactions avec les douaniers, ponctuées de sur-surveillance, de fouille de nos valises, de questions sur nos achats, nous avons conclu que plus ça change, plus c’est pareil. Résultat : le passage aux douanes reste une véritable épreuve.

La loi du silence

Dans 40 % des cas, les fonctionnaires n’ont jamais rapporté les gestes dont ils et elles ont été témoins, justifiant leur inaction par la crainte de représailles ou encore un sentiment d’inconfort (que dire de l’inconfort des personnes fouillées sans motif valable).

Seulement 16 % des agent·es témoins de discrimination ont dénoncé ces actes. Certain·es ont fait face à des obstacles en tentant de le faire. D’autres n’ont pas été pris·es au sérieux ou, encore plus inquiétant, leurs dénonciations sont restées lettre morte.

Encore et toujours des biais

Ces comportements sont particulièrement troublants pour des agent·es à qui le législateur a conféré des pouvoirs légaux intrusifs, générateurs de traumas pour les personnes illégalement fouillées.

L’Agence frontalière souligne que la vérification des voyageur·euses n’est pas basée sur leur race et qu’elle mobilise toutes sortes de sources d’information et de données pour améliorer son travail et assurer les droits de la personne. Mais une question s’impose : ces données sont-elles exemptes de biais? On l’ignore.

Les comportements des agents des services frontaliers nous amènent à nous poser des questions sur les conséquences de la discrimination raciale et du racisme qui s’infiltrent dans les systèmes.

La manifestation du racisme tout comme la suprématie blanche – qui se définit comme un système complexe voulant que les valeurs culturelles et les normes des peuples d’origine européenne (blancs) soient supérieures à celles des autres peuples – font partie de la tradition politique occidentale.

Pour le philosophe Charles W. Mills, nous avons affaire non à un contrat social, mais bel et bien à un contrat racial qui se déploie malgré la prétention d’universalisme développée par les philosophes des Lumières. En effet, en excluant explicitement les Noir·es, le contrat social est intrinsèquement racisé. Pour Mills, on ne peut traiter la race et le racisme isolément de la structure d’une société idéale, alors même qu’ils sont la raison centrale pour laquelle les sociétés n’ont pas été en mesure d’atteindre l’idéal d’égalité. « La suprématie blanche est le système politique sans nom qui a fait du monde moderne ce qu’il est aujourd’hui. »

Le contrat racial a des effets sur l’appareil gouvernemental. Des auteur·es en ont fait la démonstration tant en Grande-Bretagne qu’en Australie.

Ainsi, malgré les discours sur l’égalité, la diversité, l’inclusion, la méritocratie et la réconciliation, les appareils gouvernementaux sont des espaces où le racisme systémique opère grâce à des « normes somatiques racialisées » qui font que les corps non blancs sont considérés comme « déplacés ».

C’est ce qu’illustre la situation qui prévaut au sein des services frontaliers du Canada.

Quand l’inaction est la règle

La force de cohésion du groupe, la loi de l’omerta et l’esprit de corps font que nous ne pouvons pas être surpris·es par le fait que les douanier·ères ont omis de rapporter des actes discriminatoires ou racistes posés par leurs collègues. Le fait que les douanier·ères se sentent à l’aise de discriminer en toute impunité et l’absence de système pour contrôler ces comportements qui contreviennent aux droits fondamentaux devraient nous indigner.

Cette situation n’est pas sans rappeler l’absence d’intervention de deux policiers dans le cadre du meurtre de George Floyd, omission d’agir dont nous avons tou·tes été témoins. Rappelons que ces policiers furent condamnés pour violation des droits civiques.

Cette inaction de nombre des agent·es est des plus problématiques parce qu’elle crée une perte de confiance dans le système douanier.

Tout cela, malgré les engagements pris en faveur de la diversité et toutes les formations en préjugés inconscients. Malgré le fait que les douanier·ères doivent évaluer les éléments de façon objective, soit en prenant acte de la portée des stéréotypes ou des préjugés et en les déconstruisant.

Un changement de paradigme doit s’effectuer. Il faut démanteler le contrat racial et contrer ses effets dérivés, ce qui n’est pas une mince tâche. Il faut analyser de façon critique les systèmes afin d’en dévoiler les fondements. Sans une telle analyse, nous aurons à lire beaucoup de nouvelles comme celle-ci.