crise du logement ou crise du déménagementMontage Pivot

Les gens quittent l’Abitibi et l’Outaouais, donc pas de crise du logement dans ces régions, selon la ministre Laforest

La ministre de l’Habitation a listé une série de six régions où il n’y aurait pas de vraie crise du logement. Mais elle a fondé son affirmation sur des données concernant… les déménagements entre les régions du Québec.

Andrée Laforest refuse de parler de crise de logement pour plusieurs régions de la province, de l’Abitibi à l’Outaouais, en passant par Montréal. Mais pour identifier les zones qui éviteraient la crise, elle cite des statistiques sur un tout autre sujet, soit les déménagements interrégionaux. Ce discours suscite l’incompréhension de l’opposition et des groupes de locataires, mais est repris dans plusieurs médias. Quand on observe les données sur la disponibilité des appartements et leur prix, on constate pourtant que plusieurs régions identifiées par la ministre sont bel et bien en pénurie de logements.

Mardi à l’Assemblée nationale, la ministre de l’Habitation Andrée Laforest a affirmé que plusieurs régions administratives du Québec étaient somme toute épargnées par la crise du logement qui frappe les locataires de la province : « évidemment, oui, on est en situation de crise du logement […] dans plusieurs régions, mais il y a quand même six régions qui sont moins touchées. On le voit, Montréal, Laval, Côte-Nord, l’Abitibi-Témiscamingue, l’Outaouais, le Nord-du-Québec », a-t-elle énuméré.

Un peu plus tard, la ministre Laforest a encore ajouté qu’« il y a des régions, neuf sur 17, qui sont très, très touchées par la situation du logement », mais que ce n’était pas le cas de toutes.

Mais la séparation faite par la ministre entre des régions « moins touchées » et « très, très touchées » n’est absolument pas basée sur la disponibilité ou le prix des appartements. En réalité, loin de s’appuyer sur des chiffres liés au logement, Andrée Laforest cite plutôt des données concernant… les déménagements des Québécois·es entre les différentes régions administratives de la province.

En effet, les régions supposément « moins touchées » par la crise du logement listées par la ministre sont en fait celles qui ont connu plus de départs que d’arrivées en 2020-2021, quand on observe les migrations interrégionales. Les « neuf régions sur 17 » touchées par la crise du logement sont plutôt celles qui ont vu leur population grimper de plus de 0,5 % à cause des déménagements interrégionaux. 

À l’Assemblée nationale mardi, la ministre a d’ailleurs brandi un tableau reprenant ces données sur les migrations entre régions, pour répondre à une question sur la crise du logement. « Alors, quand même, je vais remettre les chiffres et la situation dans le contexte. […] Évidemment, on a analysé la situation », a-t-elle dit avant de se mettre à parler des « bilans migratoires » différents d’une région à l’autre.

« Alors, il faut dire les vraies choses et être dans le vrai contexte qu’on vit présentement. Avec les chiffres […], oui, dans certaines régions et dans certaines municipalités, il y a une crise du logement », mais pas partout, a-t-elle conclu à partir de ces informations. Selon elle, ce serait parce que plusieurs personnes se sont installées dans de nouvelles régions durant la pandémie que certaines municipalités sont en manque de logements à louer.

La ministre Laforest est revenue sur ces données à quelques reprises, en continuant de mêler la question des migrations et celle du logement. Elle a notamment soutenu qu’on ne pouvait pas compter l’Abitibi-Témiscamingue parmi les régions « très, très touchées par la situation du logement » parce que, tout compte fait, « 205 personnes ont quitté » cette région en 2020-2021.

Rapidement, différents médias ont relayé les propos de la ministre en parlant, comme elle, de régions moins touchées par une crise du logement.

La députée solidaire de Rouyn-Noranda–Témiscamingue, Émilise Lessard-Therrien, a dénoncé mardi les affirmations de la ministre de l’Habitation niant la crise du logement en Abitibi. Andrée Laforest lui a répondu en soutenant qu’elle avait simplement traité de « bilan migratoire ».

Puis mercredi, questionnée à l’Assemblée nationale sur ses propos de la veille, la ministre de l’Habitation s’est défendue, tout en maintenant la confusion. « Ce que j’ai mentionné, c’est qu’on a neuf régions présentement qui ont une migration considérable de citoyens », a-t-elle d’abord dit, avant d’ajouter quelques minutes plus tard : « les régions qu’on a nommées hier, c’est les neuf régions qui ont un taux d’inoccupation en bas de 1 % » – une information par ailleurs inexacte. Elle a réitéré qu’on ne pouvait pas parler de crise de logement dans le cas de ces régions.

La ministre contredite par les données sur le logement

Pour le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), la question des migrations interrégionales n’a pas grand-chose à voir avec les difficultés de logement. Les départs dans certaines régions n’allègent pas le manque de logements abordables. « Sur le terrain, ça n’affecte pas la situation des locataires. Les problèmes sont aussi présents », tranche Marjolaine Deneault, porte-parole du Regroupement. « Les régions nommées par la ministre sont encore très affectées. »

En effet, quand la ministre de l’Habitation avait admis pour la première fois qu’il y avait bien une crise du logement au Québec, lors d’une entrevue accordée à Québecor le 19 avril dernier, elle avait elle-même évoqué les nombreuses villes où la part de logements locatifs inoccupés se situe vers 1 % ou moins.

Or, plusieurs de ces villes en manque de logements se retrouvent bel et bien dans les régions prétendument « moins touchées ».

En Abitibi-Témiscamingue, par exemple, le taux d’inoccupation est de 0,3 % à Rouyn-Noranda et de 1,1 % à Amos. À Gatineau, en Outaouais, il est aussi à 1,1 %, selon les données de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL).

Plusieurs autres villes, se situant pourtant hors des « neuf régions » en crise selon la ministre, sont dans la même situation. En Montérégie, par exemple, Longueuil (1,2 %), Boucherville (0,7 %) ou Sorel-Tracy (1,2 %), parmi plusieurs autres municipalités, sont en manque de logements vides.

Qui plus est, on peut parler de manque de logements bien avant d’atteindre le seuil critique de 1 %, précise Marjolaine Deneault.

L’indicateur choisi par la ministre « ne reflète pas notre réalité », critique-t-elle.

Elle rappelle que, selon la SCHL, c’est plutôt à 3 % que se situe le « niveau d’équilibre » du marché locatif. Quand le nombre de logements libres descend sous ce niveau, il devient difficile pour les locataires de se trouver un toit.

En se basant sur cet indicateur, on peut identifier encore plus de villes en crise du logement, même hors des « neuf régions » ciblées par la ministre Laforest. Par exemple, en Abitibi, Val-d’Or n’a que de 2,2 % de logements inoccupés. Dans la région de Québec, le taux d’inoccupation n’est que de 2,5 %.

Par ailleurs, à Montréal, même si 3,6 % des logements sont inoccupés, il y a tout de même une situation de crise, notamment parce que les loyers explosent, soutient Marjolaine Deneault.

« Le problème, ce n’est pas juste d’avoir des logements disponibles, c’est aussi d’avoir des logements que les locataires peuvent s’offrir. »

Dans plusieurs municipalités, ce sont les appartements à bas prix qui manquent, tout comme les logements suffisamment grands pour loger une famille, explique la porte-parole. À Montréal, uniquement 2,5 % des appartements de deux chambres et plus sont inoccupés. Dans la région métropolitaine, les loyers des logements à louer ont bondi de 8 % entre 2020 et 2021, d’après une analyse du RCLALQ. À cela s’ajoutent les logements insalubres ou les évictions frauduleuses stimulées par la spéculation immobilière, liste encore Marjolaine Deneault.

La ministre de l’Habitation refuse toutefois de parler de crise du logement pour la métropole, même si elle a reconnu une « crise d’abordabilité », mardi puis mercredi à l’Assemblée nationale. « C’est une stratégie de communication », soupire Marjolaine Deneault. « Elle ne veut pas reconnaître ce que nous on voit sur le terrain et qui malheureusement, je crois, est aussi reconnu par la majorité de la population québécoise. »

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