Il est toujours minuit quelque part dans le monde

L’invasion russe de l’Ukraine retient toute notre attention depuis bientôt deux mois si bien qu’on pourrait décerner à la communauté des grands médias les prix Nobel de médecine et de la paix en même temps.

La pandémie? Désormais une arrière-pensée dans les salles de nouvelles, du moins jusqu’à ce que le train de la mort se remette à faucher des gens vulnérables. 

Les autres conflits qui ravagent toujours mille et une contrées du Sud global? Ah, mais celles-là, déjà, on en parlait soit trop peu, soit trop tard, ou encore de manière que de dérangeantes vérités restent occultées. Ou encore que la trame narrative reste conforme au manichéisme proposé par les libéraux-interventionnistes qui, avant que Vladimir Poutine commette l’erreur d’envoyer ses soldats mourir ou déserter en Ukraine, badigeonnaient encore et toujours l’opinion publique de leurs fantasmes de changements de régime dans les pays du Sud global.

La fauconne qui veut la place du calife

« Êtes-vous une va-t-en-guerre? », a demandé plus tôt cette semaine l’auteur et militant Yves Engler à la ministre Chrystia Freeland alors qu’il menait une action de perturbation durant une conférence de presse de la Grande Vizir du gouvernement libéral à Montréal. 

Poser la question revenait à y répondre. 

Engler rappelait que Freeland avait profité de la tribune que lui procurait le dévoilement du budget fédéral pour, en quelques mots, transformer le conflit en Ukraine, une guerre par procuration, et en faire le symbole de l’éternelle lutte entre le Bien et le Mal – je vous laisse deviner lequel est lequel.

« Les démocraties du monde incluant la nôtre ne seront en sécurité que lorsque le tyran russe et ses armées seront vaincus », avait-elle déclaré, ajoutant que l’Ukraine est « en première ligne dans le combat entre la démocratie et l’autoritarisme ».

La fauconne a poussé son cri, et il retentit bien au-delà de Kyïv. Dès son arrivée à la tête du ministère des Affaires mondiales en 2017, Freeland s’est imposée sur la scène internationale comme cheffe d’une diplomatie agressive, calquée plus que jamais sur l’exceptionnalisme américain. Elle fut une des instigatrices du Groupe de Lima dont le seul item à l’agenda est le changement de régime au Venezuela. Elle s’est faite championne de Juan Guaido, l’usurpateur qui s’est déclaré « président par intérim » du berceau de la révolution bolivarienne avec la bénédiction de l’ensemble des chefs politiques occidentaux. 

Et durant une visite en Israël en 2018, elle avait annoncé que si le Canada remportait son siège au Conseil de sécurité des Nations Unies, le pays agirait comme un « atout » pour l’État hébreu. Traduction : le Canada soutiendrait sans ménagement la poursuite du vol des terres palestiniennes par les colons israéliens ainsi que toute action militaire qui en découlera? 

Le Canada n’a pas remporté son siège. Mais son soutien, même moral, demeure réservé au régime d’apartheid.

Pas besoin de Stephen Harper pour que le Canada mette de l’avant une politique étrangère guerrière, les libéraux peuvent même faire pire. Le « plusse meilleur pays au monde », comme aimait l’appeler une autre canaille jadis premier ministre, contribue donc à ce que des millions de gens de par le monde ne puissent jamais reculer l’heure sur l’horloge de leurs malheurs. 

Y a-t-il un espoir pour le mouvement anti-guerre? 

La semaine dernière, je vous entretenais de ce courage moral qui nous ferait cruellement défaut, mais qui subsiste toujours chez, par exemple, ces travailleurs du chemin de fer biélorusses qui ont saboté l’acheminement d’armes russes vers le front ukrainien. 

Plus tôt cette semaine, je lisais que la même chose s’est produite en Grèce, cette fois pour empêcher le transfert d’armes occidentales à destination de pays d’Europe de l’est depuis le port d’Alexandropoulos en bloquant la voie ferrée entre Alexandropoulos et Thessalonique, ce qui a mené à une vague de solidarité et à des actions semblables, appelées par les syndicats, après un appel du Parti communiste de Grèce. 

Vous me demanderez : peut-on mettre sur un même pied d’égalité la livraison d’armes à une Russie qui se livre à une guerre d’agression et une Ukraine en posture défensive? 

Bien sûr que non.

Mais il y a là la démonstration qu’un mouvement ouvrier international peut se révéler un important moteur anti-guerre – difficile de livrer combat sans armes et sans logistique. 

Utopique, j’en conviens.

Néanmoins, une douzaine de syndicats d’autres secteurs ouvriers ont appuyé leurs camarades, appelant à ce que les infrastructures civiles ne deviennent pas un instrument de cette guerre qui continue de coûter la vie à des centaines de civils innocents.

Les syndicats biélorusses et grecs devraient organiser une conférence. 

Chose certaine, ils démontrent pas mal plus de courage que ce que nous pouvons trouver ici, à voir comment nous traitons les lanceurs et lanceuses d’alerte qui révèlent les crimes et les malversations de nos dirigeants, financés à même le trésor public.

Encore plus tôt cette semaine, on apprenait que Chelsea Manning avait été refoulée à la frontière canadienne. 

Le syndicat des agents frontaliers devrait prendre des notes. 

Martin Forgues

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