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12 000 porcs et pas de BAPE : une mégaporcherie contestée en Mauricie

Les résident·es s’inquiètent des impacts environnementaux du projet et dénoncent son caractère antidémocratique.

À Saint-Adelphe, en Mauricie, une porcherie industrielle s’apprête à voir le jour. Les citoyen·nes exigent d’avoir leur mot à dire, mais le projet a déjà été approuvé par le gouvernement du Québec, qui refuse maintenant de tenir une consultation publique. Quant à la municipalité, elle a les mains liées, pouvant au mieux recommander des mesures d’atténuation.

Le projet de porcherie est issu d’une collaboration entre Olymel, la coopérative agricole Avantis et Patates Dolbec, un exploitant de la région. C’est sur les terres de ce dernier que les bâtiments seraient construits. Patates Dolbec récupérerait aussi le lisier (excréments de porcs) pour fertiliser ses cultures.

Trois porcheries seraient construites à un peu plus de 150 mètres les unes des autres. Chacune accueillerait 3999 porcs, pour un total de 11 997 porcs. Toute nouvelle porcherie de 4000 bêtes et plus doit être soumise à une évaluation du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Sous sa forme actuelle, le mégaprojet de Saint-Adelphe contourne donc cette obligation.

Or, l’arrivée d’autant de porcs suscite de vives inquiétudes dans la petite municipalité de moins de 1000 habitant·es.

« Le projet scindé en trois aura les mêmes répercussions environnementales qu’une seule mégaporcherie de 11 997 porcs sur un même lot », peut-on lire dans une pétition déposée à l’Assemblée nationale.

Le document demande que les autorisations, déjà accordées par le ministère de l’Environnement, soient suspendues et que le projet soit soumis à un examen du BAPE. Mardi, le ministre Benoît Charette a formellement refusé cette dernière demande. « On espère encore que monsieur Charette change d’avis », affirme Véronique Bégin, résidente de Saint-Adelphe impliquée dans la mobilisation citoyenne.

Le projet est actuellement entre les mains de la municipalité, qui a jusqu’au début de février pour fournir ses recommandations et délivrer un permis de construction.

Au cours des dernières semaines, la municipalité a procédé à des consultations auprès des citoyen·nes. Elle a reçu des dizaines de courriels de la part de personnes inquiètes, rapporte Roman Pokorski, conseiller municipal à Saint-Adelphe. Les consultations sont terminées depuis le 5 janvier, mais « le téléphone sonne encore tous les jours », raconte-t-il.

Lui-même, élu en novembre dernier dans la foulée de la Vague écologiste au municipal, n’est « pas très chaud » à l’idée d’accueillir une mégaporcherie dans son coin de pays.

Inquiétudes environnementales

Les craintes soulevées par les habitant·es concernent principalement l’importante consommation d’eau, la pollution des cours d’eau par les excréments de porcs, ainsi que les odeurs, selon Roman Pokorski.

Plusieurs redoutent que les 120 000 litres d’eau consommés chaque jour par l’entreprise assèchent les nappes phréatiques, explique-t-il. Une étude sur la possibilité de puiser autant d’eau dans le sol de la région se fait toujours attendre, indique d’ailleurs le conseiller municipal. C’est ce qui préoccupe le plus Véronique Bégin : « Il y a eu des sécheresses l’été dernier en Mauricie », rappelle-t-elle. « Et avec les changements climatiques, on se doute que ce ne sera pas la dernière fois! »

Autre source d’inquiétude : une partie de l’eau servira à récolter les excréments des porcs pour obtenir le lisier qui fertilisera les terres de Patates Dolbec. Or, ce procédé pourrait très bien mener au ruissellement des excréments dans les cours d’eau avoisinants, dont la rivière Batiscan, dénoncent Véronique Bégin et Roman Pokorski. L’accumulation de phosphore dans la terre menace aussi, à terme, la santé des rivières.

Enfin, la question des odeurs a été soulevée par plusieurs citoyen·nes. Or, les promoteurs du projet ne comptent pas recouvrir la fosse d’entreposage du lisier, ce qui pourrait pourtant réduire les odeurs de près de 90 %, d’après les informations recueillies par Roman Pokorski.

Selon les analyses d’impact fournies par les promoteurs, le projet serait sécuritaire. Mais autant Roman Pokorski que Véronique Bégin critiquent l’absence de contre-expertise.

Un processus peu démocratique

Ce qui suscite l’indignation à Saint-Adelphe, c’est aussi que le projet soit imposé aux habitant·es sans qu’ils et elles aient véritablement leur mot à dire.

« Quand tu reçois le dossier, tu es devant le fait accompli », déplore Roman Pokorski.

C’est la municipalité qui doit délivrer le permis de construction, mais elle ne peut pas véritablement le refuser. « On est pris », parce que le projet a déjà toutes les autorisations de Québec et qu’il respecte techniquement toutes les réglementations municipales, affirme Roman Pokorski. Si la municipalité rejetait la demande de permis, elle s’exposerait à des poursuites de la part des entreprises. « On est une toute petite municipalité » qui n’a pas les moyens de s’engager dans une guerre juridique, indique le conseiller. En fin de compte, Saint-Adelphe peut seulement demander des mesures d’atténuation aux promoteurs.

Les citoyen·nes ont pu obtenir des informations et donner leur avis aux promoteurs lors d’une unique consultation, au conseil municipal du 14 décembre. « Mais ça ressemblait plus à une séance d’information par les promoteurs », se désole Roman Pokorski.

« Ce n’est pas ce que j’ai vu de plus démocratique. »

Les gens du ministère de l’Environnement présents pour l’occasion « n’ont pas dit un mot », remarque le conseiller. Véronique Bégin raconte que toutes les inquiétudes ou les suggestions soulevées par les citoyen·nes étaient rejetées du revers de la main par les promoteurs, dont le projet semblait ficelé d’avance.

Après cela, les citoyen·nes n’ont eu que trois semaines, en plein temps des fêtes, pour faire parvenir leurs commentaires à la municipalité. C’est beaucoup trop court, proteste Véronique Bégin.

Mettre le projet sur pause

« Ce qu’on demande, c’est un délai supplémentaire » avant que la municipalité doive accorder le permis de construction, pose Véronique Bégin.

« On veut du temps pour que des spécialistes indépendants – et le mot “indépendant” est important – nous donnent l’heure juste » sur les impacts environnementaux du projet, martèle la citoyenne. « Il faut que des experts se penchent là-dessus, on ne peut pas juste laisser ça aller et voir ce que ça donne! »

Selon Roman Pokorski, c’est le ministère de l’Environnement qui « a le dernier mot » sur les délais. C’est aussi lui qui a le pouvoir de « renverser sa décision » d’autoriser le projet sans évaluations supplémentaires.

Interrogé sur la possibilité que Patates Dolbec remette en question le projet vu les contestations citoyennes, le conseiller réfléchit. « Est-ce que l’opposition pourrait les ébranler? C’est sûr qu’ils ne l’avaient pas vu venir. Ça a dû les ébranler », estime-t-il.

« En tout cas, on ne peut pas dire que c’est fini », lance-t-il. « La lutte continue. »

Saint-Adelphe : un cas classique « d’usine à cochons »

Ce qui se passe à Saint-Adelphe ressemble fort à ce qu’on voit dans d’autres villages du Québec lorsqu’une mégaporcherie cherche à s’y implanter, selon Pierre Avignon, militant écologiste. Lui-même a combattu différents projets du genre dans sa région du Val-Saint-François et a suivi de près des conflits similaires un peu partout dans la province, dont celui de Saint-Adelphe.

« Ce ne sont pas des petits agriculteurs qui portent ces projets-là. Ce sont des gros entrepreneurs. Des « intégrateurs » comme Olymel, qui possèdent toute la chaîne de production, de la naissance des bêtes jusqu’à l’assiette. » Olymel contrôle ainsi plus de la moitié du marché du porc au Québec, signale Pierre Avignon.

Qui plus est, ces « usines à cochons » étant en grande partie automatisées, elles ne créent pratiquement pas d’emplois locaux, souligne-t-il encore. « Il n’y a pas de gain pour la vitalité rurale. »

En revanche, l’arrivée d’une mégaporcherie suscite très souvent les mêmes préoccupations citoyennes concernant la qualité de l’air et de l’eau. « Ça crée des tensions sociales, des tensions entre le droit de produire, le droit des municipalités et le droit de l’environnement », analyse Pierre Avignon.

Il rappelle aussi qu’une « quantité énorme de terres » sont consacrées à faire pousser du grain pour nourrir les sept millions de porcs du Québec, dont la viande a été exportée à plus 85 % en 2020. « Les champs de maïs à perte de vue, ce n’est pas pour faire des épluchettes! » lance-t-il.

« Les grandes exploitations porcines ont un impact énorme sur la définition du territoire au Québec. Oui, ça favorise la balance commerciale, mais ça crée aussi beaucoup de négatif. »

Le contournement du BAPE grâce à une ou plusieurs porcheries hébergeant tout juste en dessous de 4000 porcs est aussi une tactique fréquente. Pierre Avignon l’a vue dans plusieurs projets au cours des dernières années, comme celui de Maricourt, près de chez lui.

Quant aux consultations sans réel impact, il les connaît bien. « Pour avoir de vrais échanges, il faudrait que les consultations aient lieu avant » l’attribution des autorisations gouvernementales, juge-t-il. « Tu arrives là avec des bonnes intentions et l’envie de discuter, puis tu te rends compte que c’est de la foutaise! », s’exclame-t-il. « Alors tu te fâches et tu te mobilises! »