Rittenhouse acquitté : doit-on repenser la légitimité du monopole étatique de la violence?

Tant de chemises déchirées jonchent le sol déjà craquelé de l’agora depuis l’acquittement de Kyle Rittenhouse pour le meurtre de deux manifestants lors d’un soulèvement de militant.e.s à Kenosha au Wisconsin.

Je serai franc avec vous, j’anticipais autant le verdict que la navrante médiocrité de la majorité des analyses de ce verdict pourtant prévisible. Mais pourquoi pas justement couvrir ces angles morts et abattre ces arbres géants qui cachent une minuscule forêt que trop ne sauraient explorer? D’autant que le verdict, finalement, importe peu au-delà de l’angle légaliste.

D’autant qu’au moment où je tape ces quelques lignes, un nouvel assaut contre la souveraineté de nos frères et sœurs du peuple Wet’suwet’en par le bras armé de l’oligarchie relance chez moi une profonde réflexion sur l’éthique de la violence et son monopole étatique. J’y reviendrai plus loin, au cas où vous chercheriez le lien.

Des vérités qui dérangent 

D’abord, quelques vérités, certaines dérangeantes.

L’acquittement de Rittenhouse est justifié au vu de la loi en vigueur tant au niveau fédéral que de l’État. Les nombreuses vidéos présentées dans le contexte du procès montrent qu’au moment où il a tiré sur Joseph Rosenbaum, Anthony Huber et Gaige Grosskreutz, Rittenhouse avait une raison valable de sentir sa vie en danger, ce qui est venu largement valider l’argument de la légitime défense. D’un simple point de vue juridique, le jury ne pouvait pas tenir compte des raisons de sa présence sur les lieux ni du fait qu’il était armé puisqu’il ne commettait ainsi aucun crime. 

Puis, la trame narrative montée par les grands médias est vastement gangrénée par des demi-vérités et des angles morts qui laissaient croire à un récit manichéen dans lequel Rittenhouse est soit le héros, soit le vilain méchant de l’histoire, dépendant du point de vue. La vérité est infiniment plus nuancée et tragique. Sur les réseaux sociaux, nombreux sont ceux et celles qui croyaient, jusqu’au procès, que les victimes de Rittenhouse étaient des citoyens afro-américains alors qu’ils étaient blancs, et le flou a manifestement été entretenu sur les grandes chaînes histoire de gonfler les clics et les cotes d’écoute. Des munitions gratuites pour les Tucker Carlson de ce monde qui ont ainsi cherché, efficacement d’ailleurs, à neutraliser le contexte des soulèvements, soit que la police de Kenosha a abattu froidement dans le dos Jacob Blake, un jeune Afro-américain de 29 ans aujourd’hui paraplégique.

Et malgré son jeune âge, Kyle Rittenhouse reste un petit facho en herbe et les images de lui prodiguant des soins ne le réhabilitent certainement pas – même les combattants talibans ont des médics dans leurs rangs, vous savez. Il s’est mis délibérément dans une situation où il allait certainement devoir utiliser son arme. Son profil sur les réseaux sociaux révèle un jeune homme obsédé par les armes à feu et une vision Made in USA de la loi et de l’ordre. Mais il ne s’est certainement pas radicalisé tout seul! On ne naît pas facho, on le devient, pour reprendre l’idée de Simone de Beauvoir! Il incarne ce que l’auditeur moyen d’Alexandre Cormier-Denis pourrait devenir si l’accès aux armes était aussi facile ici. Et déjà, les preuves s’accumulent – les représentants au Congrès Matt Gaetz et Madison Cowther lui ont offert un stage à leur bureau et on pouvait lire ce matin que Rittenhouse a visité le palais de Jabba the Trump à Mar-a-Lago quelques jours seulement après son acquittement! 

Et ne boudons pas le vilain plaisir à souligner une grande ironie : les fachos utilisent le fait qu’une des victimes de Rittenhouse était un pédophile pour le défendre alors que les trois bonhommes susmentionnés sont des prédateurs sexuels – les pédophiles républicains restent, étrangement, de bons patriotes chrétiens…

De toute façon, même les criminels ont des droits et cet argument s’effondre sur lui-même lorsqu’on réalise qu’il vient justifier les exécutions extrajudiciaires, d’autant que Rittenhouse ignorait tout de l’historique de ses victimes. 

Cela dit, le simple argument légaliste utilisé par le Grand Commentariat d’un côté comme de l’autre ne change rien et cette obsession est finalement venue occulter complètement le fond de l’histoire. 

Une violence légitime?

On ne peut écarter le contexte politique et social des évènements. Rittenhouse aurait-il été autant motivé à « aller défendre la propriété privée » si les émeutiers avaient été blancs? Aurait-il même survécu à cette soirée s’il avait été afro-américain? La réaction de la police à la vue de Rittenhouse – les agents l’ont laissé passer sans même un contrôle d’identité – symbolise à elle-seule la justice à deux vitesses et le biais racial du bras armé du American Dream

Et inversement même tout le vandalisme commis à Kenosha par les manifestant.e.s ne rend pas les revendications de BLM moins légitimes! Depuis l’élection de Barack Obama et l’avènement du Tea Party, le spectre de Jim Crow revient hanter une société où le racisme n’a jamais vraiment disparu, où l’image des grandes figures de la défense des droits des Noir.es a été complètement javellisée et au sein de laquelle les Black Panthers sont des terroristes et les milices d’extrême-droite sont des organisations patriotiques.

L’acquittement de Rittenhouse envoie un message à l’extrême-droite américaine : tant que vous restez du côté de la loi et de l’ordre établi, la chasse est ouverte contre ceux et celles qui luttent pour une égalité qui ne fut toujours qu’un mirage, qu’ils ou elles emploient la violence ou non.

Et devant ce constat, la réaction générale du commentariat progressiste reste désolante – ça ne saurait être une raison pour les militant.e.s américain.es de gauche de se préparer adéquatement à une telle vague de violence. Cet attachement au gewaltmonopol, le monopole de la violence physique légitime, me paraît d’autant contre-intuitif vu l’historique de répression policière des mouvements de luttes sociales, écologistes et pour les droits des Premiers Peuples. 

D’ailleurs, la GRC a encore une fois agi en sous-traitant des barons de l’énergie en envahissant, il y a quelque jours, le territoire du peuple Wet’suwet’en en Colombie-britannique. La question se pose : si nos frères et sœurs autochtones en viennent à choisir la violence pour défendre leur souveraineté et l’intégrité écologique de leurs terres, ne devrions-nous pas nous en solidariser? 

Je dirais même plus : doit-on repenser la légitimité du monopole étatique de la violence? 

Martin Forgues

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