Qui ne peut plus rien dire, déjà?

La réaction des gens par rapport à certains mots ou certaines expressions est intéressante d’un point de vue sociolinguistique. Intéressante, dans la mesure où elle nous montre à quel point les opinions sur la langue sont intimement reliées à l’expérience personnelle. Donc, qu’elles ne sont absolument pas objectives.

Prenons les anglicismes. Beaucoup de gens font de l’urticaire à seulement entendre un mot d’origine anglaise. J’ai même lu dans un commentaire Facebook quelque part quelqu’un qui comparait le son que font les anglicismes au sifflement des balles de fusils. L’attitude d’une personne par rapport aux anglicismes est intimement reliée à sa vision de la langue anglaise, et à sa relation avec le « fait anglais » en général. Et on déguise cela en « protection du français ».

Car disons-le franchement : ce ne sont pas tant les mots d’origine anglaise qui dérangent. C’est plutôt le fait qu’on les utilise à la place de mots français. C’est le fait que des mots d’origine anglaise puissent être choisis au détriment de mots français. Cette idée de remplacement résonne avec la peur de l’assimilation anglaise, présente depuis longtemps dans l’imaginaire québécois. Certes, cette peur est légitime. Mais sa légitimité ne rend pas la lutte aux anglicismes plus objective ou plus logique, d’un point de vue linguistique.

Prenons maintenant les mots qui servent aujourd’hui à nommer les personnes discriminées. On insiste à présent pour que ces mots dénotent le respect. Par exemple, on aimera mieux dire une personne en situation de handicap plutôt qu’un handicapé. Ce dernier terme déshumanise  : ce ne sont plus des individus à part entière, mais une sous-catégorie, comme des sous-personnes. Beaucoup de gens qui ont le privilège de ne pas avoir de handicap trouvent cette précision inutile et superflue. Et ils n’aiment pas se faire reprendre. Pour l’accepter, il faut que son empathie soit supérieure au petit désagrément causé par le fait de devoir changer d’expression. Mais comme il y a beaucoup d’expressions qu’on doit changer, celles et ceux qui refusent de le faire se plaignent de ne « plus pouvoir rien dire ».

Ces gens qui « ne peuvent plus rien dire » sont pourtant souvent les premiers à critiquer la langue des autres, à empêcher de « dire » des choses. Que ce soit les anglicismes… ou l’expression racisme systémique. Soudainement, cette expression est scrutée, analysée, discutée; on réfléchit sur le mot qui serait le plus adéquat, le plus pertinent. Exactement ce qu’on a fait quand on a décidé de promouvoir l’expression personne en situation de handicap. On pourrait penser que ces gens qui sont soudainement des spécialistes en sémantique devraient, en effet, comprendre pourquoi le terme handicapé est moins adéquat. 

Mais ce n’est pas le cas. Ce qui se dégage ici, c’est que certaines personnes veulent que la langue corresponde à leur vision du monde. Ces même personnes veulent pouvoir « interdire » les expressions qui les choquent, mais ne veulent pas qu’on leur dise que certaines de leurs expressions sont choquantes. Seul leur choc est pertinent.

En réalité, tous ces débats de langue n’ont rien à voir avec la langue. Les gens qui s’enveloppent de considérations sémantiques au sujet de l’expression racisme systémique ne le font que pour cacher la vraie raison : ils n’aiment pas se faire dire qu’il y a du racisme au Québec, systémique ou non. Ils n’aiment pas se faire critiquer, se faire mettre le nez dans leur saleté.

Et c’est la même chose au sujet des autres expressions jugées politically correct. Ces gens veulent pouvoir dire handicapé, car sinon, ce serait admettre qu’ils ont un préjugé au sujet des personnes en situation de handicap. Corriger une forme qu’on utilise depuis toujours parce que des membres de la communauté linguistique ont affirmé qu’elle était dommageable, c’est admettre qu’on ait pu utiliser des formes dommageables. 

Mais refuser de changer, c’est crier haut et fort que ce dommage, on ne le reconnaît pas. Que ce dommage, il ne nous concerne pas, qu’on s’en fout, et qu’on refuse d’adapter notre langue aux sentiments des autres.

Ces gens veulent pouvoir dire handicapé (c’est un exemple, évidemment, il y en a plein d’autres), mais veulent aussi pouvoir dire aux autres de ne pas dire racisme systémique. C’est un bel exemple de « faites ce que je dis, pas ce que je fais ».

Et un bel exemple de jupon qui dépasse…

Anne-Marie Beaudoin-Bégin

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